Liquidation de Brandt, plan d’économies chez Seb, plan de réorganisation chez Renault… Derrière ces signaux convergents, c’est l’industrie française, dans son ensemble, qui se trouve confrontée à une accumulation de pressions économiques, sociales et géopolitiques. Le made in France, longtemps associé à la qualité et au savoir-faire, peine à défendre sa compétitivité sur un marché mondialisé.
Downfall du made in France : autopsie d’un modèle sous pression
Depuis le XXe siècle, l’industrie occupe une place structurante dans l’économie française. Des groupes tels que Renault, Airbus ou LVMH ont contribué à faire de la France l’une des grandes puissances industrielles européennes, portée par des filières aussi diverses que la métallurgie, le textile ou l’agro-alimentaires. Cette solidité s’est progressivement érodée au fil des années. Les délocalisations se sont multipliées, certaines filières ont perdu en valeur ajoutée et la concurrence internationale s’est intensifiée. Aujourd’hui, les difficultés traversées par plusieurs groupes emblématiques rappellent une réalité difficile à ignorer, produire en France n’a jamais coûté aussi cher.
D’une puissance industrielle à un modèle économique fragilisé
La désindustrialisation française n'a pas été un choc brutal. Elle résulte d’une transformation progressive de l’économie mondiale, accélérée par l’ouverture des marchés à la concurrence internationale. L’entrée de la Chine, en 2001, dans l'Organisation mondiale du commerce, a précipité un rééquilibrage dont la France a tardé à mesurer les effets.
Pendant longtemps, son savoir-faire lui avait permis de produire localement tout en restant compétitive. Mais la montée en puissance de pays à bas coûts salariaux a progressivement rendu cet équilibre intenable, entraînant le transfert d’une partie de la production vers des sites étrangers, Chine en tête.
L’industrie demeure néanmoins un pilier de l’économie nationale. Selon l’Insee, en 2023, elle emploie 3,4 millions de salariés, dont 2,9 millions dans l’industrie manufacturière. Grandes entreprises et ETI concentrent près de 69 % des emplois industriels. Pourtant, le poids de l’emploi ne doit pas masquer la fragilité des marges : entre 2010 et 2013, le taux de marge de l’industrie manufacturière est passé de 23,7 % à 21,6 %, réduisant d’autant les capacités d’investissement dans l’innovation et la modernisation des outils de production. Preuve en est, la valeur ajoutée industrielle en 2025 n'a augmenté que de 0,6%, en ralentissement net de 5% par rapport à 2024.
"Si l'on raisonne uniquement par les coûts, la bataille est souvent difficile à remporter".
Une accumulation de pressions devenue difficile à absorber
Si la mondialisation a fragilisé l’industrie française, elle n’explique pas à elle seule les difficultés traversées par ses acteurs. Depuis le début des années 2020, ils évoluent dans un environnement marqué par une succession de chocs rarement observée sur une période aussi courte : crise sanitaire, flambée des prix de l’énergie consécutive au conflit ukrainien et poussée inflationniste. Ainsi, de nombreux groupes ont vu leurs coûts progresser plus vite que leurs revenus, comprimant des marges déjà sous tension.
" Dans beaucoup de secteurs, produire en France représente un défi économique réel. Si l'on raisonne uniquement par les coûts, la bataille est souvent difficile à remporter. Mais ce serait une erreur de s'arrêter là : lorsque le Made in France peut être valorisé par la qualité, l'éthique ou la traçabilité, il retrouve une logique économique solide, et peut même devenir un véritable avantage compétitif ", souligne Irina Pascutto, Partner chez PMP Strategy.
À ces chocs conjoncturels s’ajoutent des mutations structurelles. Les consommateurs réclament des produits durables, innovants et accessibles, tandis que, les industriels doivent simultanément financer la transition environnementale, la digitalisation de leurs activités, et le déploiement de l’intelligence artificielle. Autant d’investissements dont tous ne peuvent pas se permettre le rythme.
À cette pression s’ajoute celle de la concurrence internationale. Dans le secteur automobile, les constructeurs chinois gagnent en compétitivité grâce à une offre de véhicules électriques à prix compétitifs. Dans l’électroménager, les fabricants historiques affrontent des acteurs capables de produire à des coûts nettement inférieurs. Face à cette dynamique, les groupes européens n’ont d’autre choix que de revoir leurs stratégies.
Les exemples récents sont éloquents. En décembre 2025, Brandt était placé en liquidation judiciaire après plusieurs semaines de recherche infructueuse de repreneurs, entraînant la suppression de près de 700 emplois. Quelques mois plus tard, Seb annonçait un programme d’économies de 200 millions d’euros accompagné d’un plan social pouvant concerner jusqu’à 2 100 postes dans le monde. Quant à Renault, le constructeur poursuit une transformation en profondeur de son appareil industriel en s’associant notamment à des industriels chinois. Trois situations distinctes, mais un même constat : l’industrie française est engagée dans une course permanente à la compétitivité dont la désindustrialisation est l’un des effets les plus visibles.
"Les entreprises voient les signaux, mais elles attendent parfois en espérant que la situation se résorbe d’elle-même".
Le made in France peut-il encore résister ?
Face à cette situation, certains annoncent d’ores et déjà la fin du made in France, une conclusion sans doute prématurée, car malgré les difficultés, il conserve de nombreux atouts. Pour autant, son avenir ne pourra plus reposer sur le seul argument du produit local. De nombreux industriels misent sur d’autres leviers, dont l’automatisation des sites de production ou des partenariats stratégiques, à l’image de l’alliance entre Renault et le géant automobile chinois, Geely.
L’avenir de l’industrie française dépendra autant de son aptitude à s’adapter à un rythme d’innovation soutenu et que de sa résilience face aux chocs économiques. Car les entreprises qui surmontent les crises ne sont pas toujours les mieux dotées. Souvent, ce sont celles qui parviennent à anticiper ces chocs, et réagissent à temps.
" Très souvent, le problème n’est pas l’absence de réaction, mais le délai de réaction. Les entreprises voient les signaux, mais elles attendent parfois en espérant que la situation se résorbe d’elle-même. Le risque est alors de sous-estimer une fragilité de fond en la prenant pour une difficulté passagère ", analyse Irina Pascutto.
Le made in France n’a pas disparu mais il aborde un tournant décisif, où se jouent à la fois l’avenir de milliers d’emplois, la transmission de savoir-faire historiques et la capacité de la France à demeurer une nation industrielle dans une économie mondiale très compétitive.
Salma Trafi


