Issu de la transposition de la directive européenne sur la restructuration, le dispositif CPA s’impose progressivement dans le traitement des difficultés des entreprises. Encore en phase de rodage, cet outil s’inscrit dans un contexte économique de plus en plus incertain et complexe. Jean-Pascal Beauchamp, fondateur de BCHMP Advisory, dresse un retour d’expérience sur ce nouveau mécanisme sous l’oeil de l’auditeur financier.

 Décideurs. Dans quelle mesure la répartition en classes de parties affectées repose-t-elle sur des analyses financières objectivables ?

Jean-Pascal Beauchamp. Tout repose principalement sur la fiabilité des données comptables : situation intermédiaire fiable, écritures à jour, inventaires réalisés. Sans ces éléments, l’analyse sera fragile. C’est le premier étage de la fusée. Le deuxième niveau concerne le business plan, qui doit projeter l’avenir de la structure. Dans un environnement incertain comme celui que nous traversons actuellement, c’est un point important, car un excès d’optimisme peut décrédibiliser le dossier, mais une prudence excessive peut aussi le compromettre.

"Il est nécessaire que l’analyse financière soit réalisée par un tiers indépendant, ce qui permet d’objectiver la situation".

Il est nécessaire que l’analyse financière soit réalisée par un tiers indépendant pour objectiver la situation. Cette intervention est essentielle pour analyser la cohérence des hypothèses faites par le management, les confronter à l’historique et intégrer tous les aléas possibles. Dans ce type de procédure, il faut néanmoins accepter qu’une part d’imprévisibilité, de plus en plus sensible aujourd’hui, persiste. Le troisième étage est constitué par la valorisation.

Quels sont les enjeux liés à la valorisation dans ces procédures CPA ?

Dans le cadre d’un plan avec classes de parties affectées, la loi impose d’évaluer l’entreprise en continuité, en cession et en liquidation judiciaire. Cette situation entièrement inédite pour tous les praticiens français. Historiquement, une entreprise en difficulté valait très peu, sauf présence d’actifs significatifs, et ne donnait pas lieu à des évaluations. Aujourd’hui, chacun joue aux apprentis sorciers en faisant des valorisations sur des entreprises en difficulté en utilisant les méthodes appliquées à des entreprises in bonis, ce qui produit des résultats variables selon les hypothèses retenues. Il faudra attendre encore quelque temps pour que la pratique se sédimente et que les bonnes " practices " apparaissent. La valorisation en continuité est d’une part théorique et repose sur un pari, celui de la valeur de l’entreprise dans dix ans, alors que le taux d’échec des sociétés en plan de continuation est élevé avec une évolution de marché totalement incertaine. Le tout s’appuie sur un business plan à dix ans établi par le management et éventuellement revu par un tiers indépendant, qui va servir de socle pour l’évaluateur. Plus la profitabilité future est élevée, plus la valeur augmente, ce qui influe sur la situation des créanciers. Il est donc important que l’évaluateur reste indépendant de l’auteur du business plan. Je considère que la valeur la plus tangible reste la valorisation immédiate en cession et en liquidation, qui correspond à celle qu’un marché est prêt à payer immédiatement en cas de cession ou de liquidation. Les projections à long terme comportent trop d’incertitudes, notamment dans un contexte économique instable.

Ces procédures permettent-elles réellement de préserver davantage la valeur de l’entreprise que les procédures traditionnelles ?

Si l’on considère que préserver la valeur signifie maintenir l’activité et l’emploi, maximiser sa profitabilité et reconstituer des capitaux propres positifs, alors oui, ces outils permettent de préserver la valeur grâce à des abandons de créances supérieurs à ceux qui seraient obtenus avec les procédures traditionnelles, mais faut-il encore bénéficier de l’adhésion des créanciers au plan. C’est une véritable approche à géométrie variable du traitement du passif par rapport à ce qui se faisait avant. Ces outils, encore nouveaux, sont en phase de rodage. Ils permettent aux sociétés de ramener leur passif, à travers des abandons significatifs, à un montant en phase avec leurs capacités contributives. Elles évitent ainsi une cession ou une liquidation. Toutefois, la préservation de la valeur reste en partie théorique, car les capitaux propres post plan vont dépendre des abandons obtenus grâce aux créanciers, sans injection de cash réel.

"Aujourd’hui, chacun joue aux apprentis sorciers en faisant des valorisations sur des entreprises en difficulté en utilisant les méthodes appliquées à des entreprises in bonis".

Quels enseignements tirez-vous de vos premières expériences ?

La valorisation exige une grande prudence ainsi qu’une compréhension approfondie du modèle économique de l’entreprise ainsi que ses risques actuels et futurs. L’accompagnement des plans repose sur une procédure davantage collective, chronophage et corrélativement plus coûteuse. La constitution des classes, les simulations financières nécessaires et les impératifs de réunions de cadrage destinées à respecter les contraintes juridiques ou sociales requièrent une disponibilité sans faille du management, avec des délais courts et une information souvent insuffisante, sans compter l’obtention indispensable de documents émanant de tiers, tels que l’attestation du montant du passif délivrée par le CAC. La procédure s’apparente à un marathon mené à foulées de sprint.

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Jean-Pascal Beauchamp

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