Depuis juillet 2023, lorsque des soupçons de corruption ont visé son numéro deux Armando Pereira, Altice s'est retrouvé au cœur de la tourmente. Après avoir cédé plusieurs de ses actifs clés, le groupe dirigé par Patrick Drahi a réussi à mener la restructuration financière européenne la plus importante de l’histoire en réduisant sa dette de 35% avec l’appui de ses créanciers. Un an et demi plus tard, la holding est en passe de céder SFR et de faire entrer le secteur des télécoms français dans une nouvelle ère. Entre coup de poker audacieux et décisions stratégiques, retour sur les moments clés d’un feuilleton digne des meilleurs scénarios hollywoodiens.

Juillet 2023. Prémices d’une catastrophe. Armando Pereira, bras droit de Patrick Drahi, est soupçonné de corruption au Portugal. Parmi les principaux architectes de l’empire Altice, il précipite le groupe dans la tourmente. À l’aide de complices, il est suspecté d'avoir attribué plus de 600 millions d'euros de contrats de la filiale portugaise Meo Telecom à des sociétés dont ils étaient, lui ou ses proches, actionnaires aux dépens d'Altice.

Quelques semaines plus tard, Altice International et Altice France annoncent avoir immédiatement entrepris de cesser toute collaboration avec les fournisseurs susceptibles d’être impliqués dans l’enquête menée par les autorités portugaises.

Août 2023. Patrick Drahi contre-attaque. L’homme d’affaires prend la parole pour la première fois depuis 2017. Il annonce faire du désendettement « sa seule priorité » promettant de « résoudre la situation » et suspend Armando Pereira et plusieurs de ses proches. L’entité Altice France, propriétaire entre autres de SFR et de la filiale Altice Média avec BFM TV et RMC, est endettée à hauteur de 24 milliards d’euros, quand le groupe est enlisé dans près de 60 milliards d’euros d’emprunts.

Septembre 2023. La justice française ouvre à son tour une enquête contre Altice. Selon des informations de Bloomberg, le Parquet national financier (PNF) a également ouvert, dans la foulée de l’arrestation d’Armando Pereira, une enquête contre Altice pour  « corruption de personnes n'exerçant pas de fonction publique, blanchiment et recel de ces délits ».

Novembre 2023. Premières ventes d’actifs, le groupe se disloque. Altice entre en négociation exclusive avec Morgan Stanley Infrastructure Partners pour céder 70 % de l’activité de ses 257 centres de données dans l’Hexagone. La transaction s’élève à environ  500 millions d’euros et permet à un Patrick Drahi, étouffé par ses dettes et la hausse des taux d’intérêt, de souffler légèrement.  

15 mars 2024. Rodolphe Saadé et Patrick Drahi entrent en négociation exclusive pour la vente de BFM TV et RMC. Alors que le magnat des télécoms clamait encore au mois d’août 2023 que BFM n’était pas à vendre, le groupe CMA CGM, propriété de Rodolphe Saadé, annonce avoir signé un accord pour racheter Altice Media. L’entreprise de transport maritime s’emparerait de 80 % de la structure, les 20 % restants devant être acquis par la holding de Saadé, Merit France pour une valeur totale de 1,55 milliard d’euros. Une bouée de sauvetage pour le fondateur d’Altice et une place à la table des grands pour l’acheteur qui étend son empire dans les médias.

22 mars 2024. Patrick Drahi tente un coup de poker avec ses créanciers. Le milliardaire lâche une bombe, il demande à ses prêteurs de prendre leur part dans le redressement d’Altice France avec deux exigences. Les investisseurs doivent accepter de ramener la dette de la structure à moins de quatre fois son Ebitda (3,9 milliards en 2023) mais aussi consentir à racheter leur emprunt à des prix inférieurs ou de les échanger contre des obligations plus avantageuses pour le groupe. S’ils refusent, Patrick Drahi promet de ne pas utiliser le produit de ses récentes ventes pour désendetter Altice. La réaction du marché est immédiate. En cinq jours, la valeur des titres de dettes « sécurisés » du groupe a perdu 15 % quand les titres « non sécurisés » ont chuté de 40 %.

Si les manœuvres de Patrick Drahi sont légales, il joue avec le feu. Ses créanciers font bloc et leurs ripostes s’organisent. Le tycoon a bien compris que toutes les parties prenantes sont embarquées dans le même bateau pour sauver son groupe, mais jusqu’à quand ?

Mai 2024. L’hémorragie continue, SFR perd un demi-million d’abonnés mobile en 3 mois. La compagnie de téléphone atteint en un trimestre le total des pertes qu’elle avait connues en un an, l’année précédente. Toujours au deuxième rang des opérateurs français, l’entreprise passe sous la barre des 20 millions d’abonnés et voit Bouygues Telecom et Free se rapprocher. Mathématiquement, la société enregistre une baisse de son chiffre d’affaires de 3,8 % à 2,5 milliards d’euros et de son Ebitda, en repli de 6,5 % à 782 millions d’euros. Des chiffres qui ont de quoi effrayer de potentiels acquéreurs.

Juillet 2024. « Déclaration de guerre » de Drahi à l’encontre de ses créanciers. Selon Bloomberg, le tycoon aurait dissimulé une partie du bénéfice de la vente de certains de ses actifs dans une entité en dehors du giron d’Altice afin d’utiliser librement cette somme et ne pas la destiner au remboursement de ses dettes. L’objectif ? Tordre le poignet de ses prêteurs pour qu’ils acceptent d’échanger leurs créances actuelles contre de nouvelles, mais avec une décôte d’au moins 50 %, s’ils espèrent percevoir une part du produit issu du démantèlement du groupe.

Août 2024. Altice cède de nouveaux actifs pour renouer le contact avec ses créanciers. Début août, le groupe a cédé la société de publicité vidéo, Teads, à l’un de ses concurrents Outbrain pour 1 milliard de dollars. Quelques jours plus tard, l’homme d’affaires annonçait la vente de ses parts (24,5 %) dans l’opérateur britannique BT au conglomérat de télécoms indien Bharti, pour une somme estimée à 4,1 milliards d’euros selon l’agence Bloomberg.

Novembre 2024. Les négociations avec les créanciers se réchauffent. L’homme d’affaires fait un pas vers ses créanciers en leur offrant 2,6 milliards d’euros, l’équivalent de 13,3 % de la dette d’Altice. Les discussions se poursuivent avec un pool de porteurs de dette qui concentrent 20 milliards d'euros de passif et se sont alliés jusqu'en 2026 afin d’éviter que Patrick Drahi ne les divise. Pour eux, le montant de la nouvelle dette devrait atteindre 14,4 milliards d'euros à un taux moyen de 7,5 %. Ils revendiquent en échange 34 % du capital du groupe quand son propriétaire en offre 18 %.

Janvier 2025. Le tempo s’accélère grâce aux concessions de Patrick Drahi. Le magnat se rapproche des demandes de ses prêteurs afin d’éviter le spectre d’un défaut sur ses 24 milliards d'euros de dette. Il propose de s’engager à céder près de 30 % du capital d’Altice, à se réengager sur 14,2 milliards d'euros de nouvelles dettes pour un taux d'intérêt moyen de 7 % et à rembourser 2,6 milliards d'euros en cash.

Février 2025. Accord trouvé, « SFR redevient une entreprise normale ». Patrick Drahi a réussi à s’entendre avec 17 fonds pour conclure un accord historique. Si le tycoon reste aux manettes de son groupe, les prêteurs pourront convertir environ 6 milliards d'euros de leurs créances en échange de 45 % des actions de l'entreprise. À l’issue de cette opération ainsi que du remboursement en cash obtenu grâce au produit des ventes passées et futures, Altice ne cumulera alors « plus »  que 15,5 milliards d'euros de dette à un taux moyen de 7,125 % à échéance 2030 et non plus 2027.

Un accord plus favorable qu’escompté par les créanciers il y a encore quelques mois. L’occasion de rebondir ou seulement de reculer pour mieux heurter le mur de la dette à l'avenir ? Si à l’époque la question se posait et laissait poindre le spectre de procédures collectives, il apparait aujourd’hui que Patrick Drahi ressort finalement grand gagnant de l’opération. Resté aux manettes de son groupe, il a orchestré la plus importante restructuration financière jamais réalisée en Europe, en réduisant l’endettement d’Altice de 35 % et préparé le terrain de l’un des accords les plus marquants de l’histoire des télécommunications françaises.

Septembre 2025. Deux ans après l’ouverture d’une enquête contre Altice, la justice française saisit 14 millions d’euros ainsi que des biens de luxe dans plusieurs bureaux du groupe. Ces perquisitions cherchent à faire la lumière « sur un vaste système corruptif pour des faits qualifiés notamment de corruption privée, d’escroquerie en bande organisée et de blanchiment en bande organisée, au détriment du groupe Altice », a rappelé le magistrat en charge du dossier. Malgré une restructuration financière historique, le groupe continue de défrayer les chroniques judiciaires.

Octobre 2025. Bouygues Telecom, Free et Orange font une offre commune de 17 milliards d’euros pour le rachat de SFR, jugée insuffisante par Patrick Drahi. Au début du mois, le tribunal de Paris a validé le plan de restructuration d’Altice et son régime drastique qui prévoit la réduction de 8,4 milliards de dette et le report des échéances d’intérêts à l’horizon 2028-2033. L’un des actifs les plus emblématiques du groupe aiguise l’appétit de ses concurrents. En quête d’un retour à un marché à trois acteurs, les trois géants français des télécommunications valorisent finalement SFR à 21 milliards d’euros. Comme la proposition est encore considérée comme insuffisante par son dirigeant, les négociations se poursuivent en catimini.

Avril 2026. Un accord est finalement trouvé à 20,35 milliards d’euros. Le consortium formé par les opérateurs entre en négociations exclusives avec SFR en vue de son rachat, consacrant Patrick Drahi comme le grand gagnant de l’opération. Malgré l’érosion du nombre d’abonnés et les poursuites judiciaires à l’encontre de son groupe, il réussit à obtenir une valorisation qui pourrait atteindre 25 milliards d’euros, sous réserve de l’audit complet des actifs. Les créanciers d’Altice peuvent se féliciter d’avoir laissé le tycoon aux manettes du groupe pour mener ces âpres négociations qui ont semblé proche de capoter plusieurs fois.

Dans l’opération, Bouygues mettrait la main sur 42 % de SFR, Free 31% et Orange 27% renforçant sa place de leader sur le marché français des télécommunications. Reste désormais à voir quel sera le verdict de l’Autorité de la concurrence sur ce rapprochement ainsi que les conséquences pour les salariés de SFR comme pour les consommateurs.

À l’issue de cette recomposition majeure du paysage télécoms, une question s’impose déjà : à mesure que la concurrence s’érode, la perspective d’une hausse progressive des tarifs d’abonnement apparaît comme une hypothèse crédible, en ligne avec les mécanismes classiques de la loi de l’offre et de la demande.

Tom Laufenburger

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