Quand la vente approche, la due diligence teste la cohérence, la traçabilité et la robustesse des chiffres. Beaucoup d’entreprises découvrent alors des indicateurs hétérogènes, des règles de gestion peu documentées et une lecture du cash incomplète. Anticiper ces enjeux par un pilotage rigoureux permet de sécuriser la transaction, d’en renforcer la crédibilité et de créer de la valeur. Un éclairage apporté par Mélanie Blanchetière et Thomas Kersaho, directrice exécutive de transaction & services et associé de performance chez BM&A.
Le pilotage de la performance, premier levier de création de valeur
La qualité de l’information financière constitue un facteur déterminant dans tout processus de cession. Les phases de due diligence questionnent la cohérence, la traçabilité et la robustesse des données financières dans des délais contraints. La capacité à réconcilier les informations analytiques avec les états financiers, et à expliquer clairement les écarts, devient alors centrale. Une information lisible et structurée renforce la crédibilité du discours et facilite la compréhension de la trajectoire de l’entreprise par les investisseurs.
La qualité d’une cession se joue bien en amont
Dans la pratique, les mêmes lacunes reviennent régulièrement : des indicateurs hétérogènes et peu fiabilisés, une segmentation analytique insuffisante, des règles de reconnaissance du chiffre d’affaires mal documentées, un suivi du BFR incomplet, voire inexistant. La trésorerie reste difficile à appréhender, et les données analytiques sont rarement rapprochées de manière systématique des états financiers. Ainsi, il n’est pas rare d’observer des écarts inexpliqués entre les reportings internes et les comptes statutaires, ce qui remet en cause les niveaux de rentabilité affichés. De telles fragilités ont un coût direct : elles allongent les audits, installent un biais de méfiance et durcissent les négociations, précisément là où le marché attend de la maîtrise. Notre conviction est la suivante : une Vendor Due Diligence efficace ne doit pas être conçue comme un exercice ponctuel. Elle doit constituer l’aboutissement d’un pilotage adapté et agile qui crée d’abord de la valeur pour le dirigeant, avant même d’en créer pour la transaction.
Anticiper : un levier de performance avant d’être un outil de cession
Une intervention précoce (idéalement 18 à 24 mois avant la cession) est un facteur clé de succès. C’est hors du contexte d’urgence du processus de vente que le pilotage peut se construire efficacement. À froid, le dirigeant dispose du temps nécessaire pour mettre en place des outils d’analyse réellement adaptés à son activité, sans la pression des audits. Cette anticipation poursuit deux objectifs indissociables. Le premier est opérationnel : renforcer la capacité de pilotage et de prise de décision du dirigeant, en lui fournissant des outils adaptés à ses enjeux (rentabilité, leviers de performance, génération de cash). Un dispositif trop complexe, non utilisé ou non mis à jour, ne crée aucune valeur. Le second est documentaire : organiser et historiser les données de l’entreprise, afin de disposer, le moment venu, d’indicateurs clairs expliquant la trajectoire de l’activité. Les données ainsi produites, conçues à la fois pour le pilotage et pour la documentation, deviennent traçables et directement exploitables dans le cadre d’une VDD. C’est précisément dans cette articulation entre performance et transaction que se crée la valeur : un pilotage structuré en amont est un facteur clé de confiance au moment de la cession, et un outil de gestion au quotidien avant cession.
"Ce qui fonde la robustesse d’une VDD, ce n’est pas uniquement la qualité des analyses produites ad hoc, mais la capacité à s’appuyer sur un dispositif de pilotage existant".
L’état final recherché : pertinence, fiabilité et efficacité de l’information
L’investisseur attend un ensemble d’indicateurs fiables, cohérents et directement exploitables pour appréhender la création de valeur dans l’entreprise. Cela suppose notamment de pouvoir analyser la formation du chiffre d’affaires et de la marge (effets volume, prix, mix, productivité) et d’identifier les véritables moteurs de performance (récurrence vs projets, contribution par activité, concentration client). À titre d’illustration, dans la distribution, deux trajectoires de chiffre d’affaires comparables peuvent cacher des réalités très différentes : croissance des volumes, hausses des coûts d’achats, évolution du mix produits, politique de remises… avec des impacts variables sur la rentabilité et la récurrence des marges. La compréhension fine des indicateurs sous-jacents est donc primordiale. Autre cas de figure : les groupes ayant connu une croissance externe sont souvent confrontés à l’existence de méthodes analytiques diverses entre les entités, ce qui rend difficile l’analyse de la performance globale. La mise en place d’un modèle analytique homogène permet de reconstruire un historique lisible, directement exploitable en VDD, et de sécuriser la lecture des données financières. Au-delà de leur pertinence intrinsèque, ces indicateurs doivent s’inscrire dans le temps : être historisés, comparables, et pleinement réconciliés avec les états financiers. Ce qui fonde la robustesse d’une VDD, ce n’est pas uniquement la qualité des analyses produites ad hoc, mais la capacité à s’appuyer sur un dispositif de pilotage existant, opérationnel et éprouvé.
Quatre leviers de création de valeur
Le déploiement d’un pilotage adapté apporte plusieurs leviers déterminants dans le cadre de la cession. Il accélère le processus transactionnel : des indicateurs clairement dé- finis et réconciliés limitent les zones d’incertitude et évitent les reconstructions de dernière minute. Il réduit le risque de surprises : les sujets sensibles sont identifiés et traités en amont, dans un cadre maîtrisé, avant d’alimenter les discussions en phase de négociation. Il renforce la crédibilité de la trajectoire : une performance documentée, expliquée et historisée se valorise davantage qu’une performance simplement affirmée. Il fluidifie les négociations : une donnée fiabilisée simplifie la détermination des agrégats clés, tels que l’Ebitda, la dette nette, le BFR, les ajustements, et réduit les aléas. Au-delà de la transaction elle-même, un pilotage renforcé améliore la gestion opérationnelle et contribue à la solidité intrinsèque de l’entreprise. La valeur créée dépasse le processus de cession.
Décloisonner performance et transaction
L’articulation entre expertise transaction et expertise performance rend la démarche possible et distinctive. Là où l’approche transactionnelle seule produit une photographie à un instant T, et où un pilotage maîtrisé sur le plan opérationnel peut rester insuffisamment aligné avec les attentes des investisseurs, la combinaison des deux permet de construire un dispositif qui répond simultanément aux enjeux opérationnels du dirigeant et aux exigences d’une due diligence financière. C’est précisément dans cette logique de convergence qu’intervient la préparation en amont, à travers la mise en place d’une structure analytique robuste, la définition d’indicateurs clés pertinents, la sécurisation des réconciliations et la constitution progressive d’un socle de données fiable destiné à alimenter la VDD. Ces travaux de compréhension et d’alignement, menés au plus près des enjeux des dirigeants et des investisseurs, s’inscrivent pleinement dans une logique de création de valeur durable.
La maturité du pilotage ne s’improvise pas
Un écueil fréquent dans les transactions tient à l’exigence, au moment de la cession, d’un niveau de qualité d’information qui n’a jamais été construit dans la durée. La vraie préparation consiste à inverser cette logique : anticiper les enjeux, structurer le pilotage progressivement, produire une information fiable au fil de l’eau et aborder le processus avec un haut niveau de maîtrise. C’est en ce sens que le pilotage est déterminant : il ne sécurise pas seulement la transaction, il crée de la valeur bien avant qu’elle ne s’ouvre. La maturité d’un pilotage ne s’improvise pas à l’approche d’un processus de cession. Elle se construit dans la durée, au service du management d’abord, puis de la transaction. Les entreprises qui abordent une cession avec un historique de performance documenté, des indicateurs réconciliés et une gestion du cash maîtrisée ne disposent pas seulement d’une meilleure information : elles disposent d’un avantage de négociation réel. Dans un marché où la qualité de l’information financière est devenue un critère de valorisation à part entière, anticiper n’est plus une précaution, mais une décision stratégique.


