Lionel Mestre, associé de WCP Eiréné & WCP Eiréné Développement, deux fonds d’investissement dédiés aux investissements en LBO et en capital développement dans les secteurs de la sécurité et de la défense, revient sur l’évolution du regard du private equity vis-à-vis de la BITD, les opportunités du secteur, ses spécificités et les risques d’un engouement parfois opportuniste.
Lionel Mestre (Weinberg): " Ce qui a changé, ce n'est pas l'état d'esprit des entrepreneurs, mais l'industrie financière elle-même "
Décideurs. La perception des dirigeantsde la BITD à l’égard des fonds d’investissement a-t-elle évolué ces dernières années ?
Lionel Mestre. C’est en réalité l’inverse qui s’est produit. Pendant près de trente ans, la quasi-totalité des investisseurs excluait d’emblée toute société présentant ne serait-ce que 5 % d’exposition au secteur de la défense. Résultat, les entreprises, dont beaucoup ont une composante duale, se tournaient vers des industriels pour répondre à leurs enjeux de transmission, de développement, etc. parce que le secteur financier, ne s’intéressait pas à ce secteur. Ce qui a changé, ce n’est pas l’état d’esprit des entrepreneurs mais l’industrie financière elle-même, en réponse au contexte géopolitique et aux discours politiques. En l’espace d’un an, plusieurs signaux ont profondément fait évoluer le regard du private equity sur la défense : les positions de Donald Trump vis-à-vis de l’Europe, le traitement réservé à Zelensky à la Maison-Blanche en 2025, et les déclarations des ministres de l’Économie et des Armées reconnaissant la compatibilité entre critères ESG et investissement dans la défense.
La défense est désormais présentée comme une thèse d’investissement en vogue. Pourtant, ce secteur présente des spécificités qui semblent peu compatibles avec les critères habituels du private equity : dépendance à la commande publique, cycles longs, périmètre restreint. Comment s’adapter à ces contraintes ?
La commande publique n’est pas le seul moteur de croissance de la BITD. Quand nous avons créé le fonds WCP Eiréné en 2020, les volumes de commandes n’étaient pas au rendez-vous — la révision de la loi de programmation militaire est intervenue bien après, avec quelques retards dans les crédits de paiements. Plusieurs autres facteurs rendent le secteur robuste, d’une part, le caractère dual des technologies, qui permet de valoriser sur le marché civil ce qui a été développé pour le militaire, ou inversement, d’autre part, les effets de prix sur les technologies différenciantes, la dynamique d’exportation, structurelle dans l’histoire de la BITD, et la consolidation, dans un environnement encore très éclaté. Les moteurs de croissance du secteur sont donc multiples ; c’est précisément ce qui en fait un terrain d’investissement attractif pour le private equity, à condition d’en maîtriser les spécificités.
" Des actifs qui se négociaient à sept fois leur Ebitda, il y a un an ne valent pas mécaniquement le double aujourd’hui sous prétexte qu’il y a un momentum de marché ".
Justement, la place financière a massivement réorienté ses communications vers la défense depuis un an. Est-ce une dynamique saine pour le secteur, ou le risque d’une dérive spéculative ?
Que la défense soit enfin dissociée des secteurs controversés traditionnels, tels que le tabac, l’alcool ou encore les jeux d’argent, dans les critères d’investissement constitue une évolution aussi nécessaire qu’attendu. C’est un secteur qui reste relativement concentré, avec un vivier d’entreprises plus restreint qu’ailleurs, ce qui en fait précisément un terrain où l’expertise sectorielle fait la différence. Des actifs qui se négociaient à sept fois leur Ebitda il y a un an ne valent pas mécaniquement le double aujourd’hui sous prétexte qu’il y a un momentum de marché. Dans notre équipe d’investissement, nous avons plusieurs ingénieurs, dont un ingénieur de l’armement et nous entretenons une relation construite avec l’État depuis des années — ce ne sont pas des détails marketing. Ce type d’ancrage ne s’acquiert pas par un simple repositionnement des supports de marketing, mais résulte d’un travail de fond sur le positionnement et la crédibilité. La BITD française est souvent décrite comme un tissu de PME et d’ETI très atomisé.
Dans quelle mesure la croissance externe et l’internationalisation constituent-elles de véritables leviers de création de valeur ? Les contraintes de souveraineté limitent-elles ce développement international ?
La consolidation est effectivement l’un des principaux leviers, et c’est précisément parce que le secteur est très éclaté qu’il offre des opportunités réelles pour un fonds comme le nôtre. Sur l’internationalisation, la position historique de la France est un atout : en prenant ses distances avec le bloc atlantiste, de Gaulle a construit une crédibilité diplomatique auprès de pays qui ne souhaitaient pas dépendre uniquement des États-Unis. Ce positionnement a permis à la BITD de se développer par l’export. Aujourd’hui, le contexte est en recomposition. Certains pays du Golfe, ayant constaté les limites de leur dépendance aux accords de défense américains, s’interrogent sur la diversification de leurs partenariats. Quant aux enjeux de souveraineté, la distinction est importante, car céder une société française à un industriel étranger pose effectivement des enjeux de rétention de technologie.
Y a-t-il des segments de la BITD qui restent structurellement sous-investis, malgré l’afflux d’intérêt actuel ?
Il me semble qu’il pourrait y avoir davantage de structures capables d’intervenir sur des entreprises en difficulté. Tout le monde regarde les actifs rentables. Mais il existe dans la BITD un certain nombre de sociétés qui portent des technologies réellement intéressantes, qui ont des carnets de commandes remplis, et qui n’ont simplement pas les fonds propres nécessaires pour accélérer leur activité. Elles ne sont pas attractives au premier regard, mais elles méritent qu’on s’y attarde. Un fonds de retournement ou de situations spéciales qui aurait la connaissance sectorielle pour distinguer une vraie technologie d’un simple problème de bilan a probablement de belles opportunités, à condition de prendre un peu de risque.
Propos recueillis par Céline Toni


