Nathalie Grimbert dirige le bureau de soutien aux PME de la base industrielle et technologique de défense à la Direction générale de l'armement. Elle revient sur la genèse du Club des investisseurs de la défense, l'état réel de la culture financière sur la défense et les enjeux européens du financement de la BITD.

Décideurs. Le Club des investisseurs de la défense est récent dans l’écosystème. Comment est-il né ?

Nathalie Grimbert. Tout est parti d’un diagnostic factuel construit avec la Direction générale du Trésor et le ministère des Armées. Nous avons publié plusieurs études statistiques sur la santé financière des entreprises de la BITD et ces travaux ont mis en lumière les spécificités structurelles de ces entreprises : cycles longs, dépendance à la commande publique, délais de paiement plus étendus. Sur le plan financier, elles présentaient des bilans plus fragiles que leurs homologues civils, avec un endettement plus élevé et une capacité moindre à constituer des réserves de capital. À partir de ce constat, nous avons organisé le 20 mars 2025 une réunion pour mobiliser la sphère financière et signaler un besoin structurel de renforcement des fonds propres dans nos filières. C’est dans ce contexte qu’a pris corps le Club des investisseurs, une initiative d’acculturation croisée et de mise en réseau entre les entreprises de la BITD et les acteurs financiers.

Concrètement, comment fonctionne ce club et qui en sont les membres ?

Nous menons trois types d’actions. D’abord, une acculturation croisée, nous faisons participer les acteurs financiers à des événements emblématiques du secteur, comme Eurosatory, et nous leur demandons d’expliquer aux entreprises les différents instruments financiers disponibles. Qu’est-ce qui distingue un investissement en capital d’un financement obligataire ? Comment prépare-t-on sa transition actionnariale ? Nous mettons ensuite en réseau les entreprises qui nous sollicitent avec les acteurs financiers susceptibles de leur proposer une solution, et nous orientons à l’inverse les investisseurs vers nos experts sectoriels. Enfin, nous animons le collectif, parce qu’il y a beaucoup de vertu à ce que les acteurs du continuum du financement se connaissent entre eux. Plus de 60 fonds ont rejoint le club en signant la charte de la DGA, qui formalise leurs engagements envers les sociétés de la BITD : pérennité et résilience du tissu économique, vigilance sur la cybersécurité, respect de la propriété intellectuelle. Ce sont des acteurs français du continuum capital-risque, capital-développement, capital- transmission, fonds généralistes ou spécialisés dans la défense. Au-delà des membres du club, nous sommes en dialogue avec plus d’une centaine d’acteurs, dont des fonds étrangers, parce que certains dossiers nécessitent d’agglomérer des capitaux qui viennent d’autres pays, notamment européens.

Vous avez dit que la défense n’est pas vraiment un secteur. Qu’entendez-vous par là ?

La défense représente moins de 20 % du chiffre d’affaires moyen des 4 500 sociétés de la BITD. Ces chaînes de sous-traitance sont extrêmement hétérogènes : on y trouve de l’industrie, de l’ingénierie, du logiciel, des services, des télécoms, etc. Ce tissu économique est très dual et intervient autant pour des applications civiles que militaires. Parler d’un secteur de la défense est donc réducteur. Les acteurs financiers ne peuvent pas y appliquer une grille de lecture sectorielle classique, et c’est précisément l’une des raisons d’être du Club des investisseurs.

" La BEI a déployé 4,5 milliards d’euros en 2025 sur la défense, contre 600 millions en 2023, et a revu sa doctrine pour accepter les projets à 100 % militaires ".

Quel est le niveau de maîtrise du secteur par les acteurs du capital-investissement et du financement bancaire ?

Il est très hétérogène. Certains acteurs sont présents depuis longtemps, ont accompagné des participations dans des procédures spécifiques au secteur (par exemple, le contrôle d’export) et connaissent les métriques industrielles propres au secteur. D’autres sont des entrants récents, encore en phase de montée en compétence. Plusieurs sont venus nous voir en indiquant qu’ils connaissaient peu la défense et souhaitaient être mis en relation avec nos équipes. Notre objectif est que tout le monde puisse intervenir sans frein. Nous avons par ailleurs la conviction que les acteurs du capital-investissement apportent une professionnalisation utile à ces entreprises, sur l’optimisation des structures financières, les problématiques de gouvernance ou l’identification de cibles dans des opérations de consolidation.

Où en est l’écosystème et quels segments restent difficiles à financer ?

En l’espace de deux ans, nous avons changé de paradigme. Une clarification réglementaire européenne sur le règlement Benchmark a levé l’ambiguïté sur les armes controversées. Les grands groupes bancaires français avaient déjà révisé leurs chartes RSE pour ne retenir que la terminologie d’armes interdites. La BEI a déployé 4,5 milliards d’euros en 2025 sur la défense, contre 600 millions en 2023, et a revu sa doctrine pour accepter les projets à 100 % militaires. Les acteurs du capital- investissement se sont mobilisés avec la création de nombreux fonds dédiés à la souveraineté ou à la défense. Nous resterons néanmoins vigilants sur les souscriptions des investisseurs institutionnels et sur le déploiement effectif de ces capitaux. Trois segments restent plus difficiles. Les très petits tickets d’abord, car déployer moins de 5 millions d’euros n’est pas le modèle des fonds d’envergure nationale, et une grande partie des sociétés de la BITD sont de très petites entreprises. Nous comptons sur les initiatives régionales, comme Normandie Défense ou le fonds interrégional annoncé par la Bretagne, l’Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine. Les marchés boursiers ensuite, qui nécessitent une liquidité suffisante pour être attractifs sur la durée, notamment sur le segment growth. Enfin, le financement des technologies de rupture, comme le quantique, qui requièrent des investissements massifs avant d’atteindre des jalons permettant des applications transformantes.

Le financement de la BITD est-il, à terme, une question qui se règle à l’échelle nationale ou à l’échelle européenne ?

Sur les technologies de rupture ou des chaînes de production très coûteuses, comme les semi-conducteurs, notamment, l’échelon européen est probablement le bon, parce qu’il y a une masse de capitaux qu’on ne trouvera vraisemblablement pas à la seule échelle nationale. L’enjeu de souveraineté s’entend dans de nombreux cas à l’échelle européenne. L’un des enjeux pour le financement du secteur de la défense dans les prochaines années sera de poursuivre les efforts au niveau de la Commission européenne comme de la BEI de réduction des dépendances à l’égard de pays tiers. Cela implique que leurs financements ne bénéficient pas aux matériels et lignes de production sous licence ou ayant des contraintes de propriété intellectuelle ou d’usage contrôlées par des entités de pays tiers (par exemple ITAR). La coopération peut être un multiplicateur de puissance, à la fois sur le plan capacitaire et sur le plan opérationnel. Renforcer nos partenariats européens permet de renforcer les capacités collectives de production, notamment sur certaines capacités critiques, tout en structurant la base industrielle européenne et de sécuriser mutuellement les approvisionnements en cherchant à renforcer la résilience de nos chaînes logistiques, notamment à travers des chaînes de sous- traitance croisées.

 

Propos recueillis par Céline Toni


Retrouvez l'intégralité de notre dossier spécial consacré au rôle du private equity dans la souveraineté nationale et européenne.

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