Directrice exécutive de l’activité Fonds de fonds de Bpifrance, Adeline Lemaire analyse les mutations du capital-investissement français. En tant que premier LP de l’Hexagone, elle revient sur la consolidation du marché, la persistance des enjeux climatiques et le ralentissement des remontées de liquidités.
Adeline Lemaire (BPI France): "Un véritable changement de paradigme est en cours. Aujourd'hui, le DPI est considéré comme le nouveau TRI"
Décideurs. Pouvez-vous nous présenter l’activité fonds de fonds de Bpifrance ?
Adeline Lemaire. L’activité fonds de fonds est l’un des trois métiers d’investissement de Bpifrance, aux côtés de l’investissement direct en capital-innovation et en capital-investissement. Concrètement, nous investissons dans des fonds qui investissent à leur tour dans des entreprises. Notre rôle est de soutenir un continuum de financement pour accompagner le développement de PME et d’ETI. Au total, nous sommes aujourd’hui présents dans 700 fonds et 230 sociétés de gestion partenaires. Notre objectif est de soutenir les différents segments du capital-investissement français afin de faire émerger des sociétés de gestion compétitives et pérennes, un véritable enjeu de souveraineté économique. Nous travaillons étroitement avec les fonds que nous accompagnons, en les aidant à structurer leur stratégie d’impact ou encore à préparer leur internationalisation.
"Au sein de Bpifrance, les enjeux climatiques irriguent l’ensemble des métiers".
Quelle est votre approche en matière d’investissement à impact et de transition climatique ?
Au sein de Bpifrance, les enjeux climatiques irriguent l’ensemble des métiers, et la direction fonds de fonds ne fait pas exception. Ces sujets font désormais partie intégrante de nos due diligences. Ils sont systématiquement intégrés à nos analyses, et nous continuons d’accompagner les sociétés de gestion pour améliorer les trajectoires bas-carbone de leurs portefeuilles. Nous attendons des fonds qu’ils suivent leurs participations avec des indicateurs de mesure concrets, afin d’évaluer les efforts des entreprises dans lesquelles ils investissent.
Quel est le profil idéal d’un fonds pour Bpifrance ?
Nous sommes souvent la première porte vers laquelle se tournent les équipes qui portent un projet de fonds, et nous en rencontrons beaucoup. Ce que nous recherchons avant tout, c’est une thèse d’investissement claire, portée par une équipe dotée d’un excellent track-record, d’une connaissance sectorielle approfondie et d’une vraie différenciation dans son approche de l’investissement, le tout adossé à une solide cohésion interne, entre ses membres, mais aussi avec nous. Dans un objectif de diversification, l’équipe fonds de fonds ne pratique pas d’exclusion sectorielle. Ce qui prime, c’est la proposition de valeur du fonds. À ce titre, nous investissons par exemple dans des sociétés de gestion spécialisées dans la tech ou la défense, de l’amorçage au capital transmission, en small-cap comme en mid-cap. En revanche, nous n’intervenons pas dans le large-cap buy-out ; ces structures ont généralement moins besoin des équipes de Bpifrance. Enfin, lorsque la performance est au rendez- vous et que la relation est fondée sur la transparence et la qualité, notre soutien s’étend naturellement aux millésimes suivants.
"Le capital- investissement est un marché comme un autre, et les sociétés de gestion sont des entreprises comme les autres".
Avec le ralentissement des sorties et la baisse des valorisations, comment observez-vous la consolidation du marché des sociétés de gestion ?
Un mouvement de consolidation est effectivement à l’oeuvre, mais ce n’est pas une mauvaise chose en soi. C’est aussi le signal d’une maturité croissante du marché français, qui dispose du plus grand nombre de sociétés de gestion en Europe. Par ailleurs, le private equity est un marché très fragmenté. Lorsque les rapprochements ont du sens, ils permettent de renforcer des et de construire des acteurs plus robustes. Le capital- investissement est un marché comme un autre, et les sociétés de gestion sont des entreprises comme les autres. Dès lors, de nouveaux acteurs doivent pouvoir trouver leur place : pour cela la différenciation reste clé. Parallèlement, à mesure que le marché gagne en maturité, certains fonds grandissent. Ardian, à ce titre, est une success story française emblématique. L’écosystème doit compter sur ces acteurs de premier plan pour porter et entraîner l’ensemble du marché.
En tant que LP, comment gérez-vous le ralentissement des remontées de liquidités dû au contexte de marché ?
Un véritable changement de paradigme est en cours. Aujourd’hui, le DPI – la distribution effective aux investisseurs – est désormais considéré comme le nouveau TRI. Les cycles s’allongent, et, au bout de cinq à sept ans, il faut savoir accompagner les dirigeants dans leur compréhension et leur acceptation d’un changement d’investisseurs. La liquidité est devenue une préoccupation centrale, mais Bpifrance a su s’adapter à cette nouvelle réalité. Notre stratégie est omni-cyclique, nous investissons et soutenons le marché quelles que soient les conditions économiques : en période de ralentissement pour soutenir l’activité, comme en période de croissance pour tirer parti des dynamiques positives. Le ralentissement du marché est une préoccupation partagée par les LPs comme les GPs, mais il ne faut pas oublier les belles sorties qui continuent d’intervenir. En 2025, nous avons réalisé 76 investissements pour un montant total de près de 1,8 milliard d’euros. Ces volumes d’activité sont déployés tout en maintenant une forte proximité avec l’ensemble des fonds en portefeuille.
Propos recueillis par Céline Toni


