Face à la montée des besoins en matière de défense, les entreprises civiles se mobilisent, mais le financement reste trop faible pour soutenir le changement d’échelle du secteur.
La défense attire les acteurs civils, mais le financement peine à suivre
À mesure que le scénario d’une nouvelle agression russe en Europe à horizon de cinq ans est désormais évoqué par plusieurs experts, notamment dans les États baltes, la question du rôle des entreprises dans la réponse à ces menaces s’impose progressivement dans le débat économique et stratégique. À l’occasion des Rencontres stratégiques des Trois Océans, organisées par Vates, éditeur grenoblois de solutions open source de virtualisation, plusieurs représentants militaires ont ainsi souligné que les capacités de production de la BITD ne suffiraient pas à répondre à l’augmentation des besoins.
Le tissu économique civil appelé en soutien
Dans ce contexte, les entreprises issues du secteur civil apparaissent de plus en plus comme un relais nécessaire. Une étude de Bpifrance Le Lab (2025), intitulée « Aux armes dirigeants », pose le décor : 43 % des start-up, PME et ETI interrogées déclarent souhaiter développer une activité dans le secteur de la défense. Au-delà de l’effet d’opportunité, cet intérêt traduit également une logique de diversification, notamment pour des groupes exposés à des secteurs en ralentissement, comme l’automobile. Une dynamique également visible du côté des organisations professionnelles. Les travaux engagés au sein du Medef et du Comité Liaison Défense témoignent, eux aussi, d’une prise de conscience progressive du rôle que le tissu économique est amené à jouer dans le secteur de la défense.
"Nous avons identifié le secteur de la défense, par définition concerné par l'aspect souverain comme un relais de croissance. Face à la montée des dépendances technologiques comme facteur de risque pour les organisations, des réflexions émergent aussi bien pour nous, éditeurs que chez nos clients sur la dépendance aux solutions étrangères notamment américaines et plus largement à la situation géopolitique", souligne Nithida Vialle, cofondatrice et directrice générale de Vates
Général Vincent Breton, directeur de l'école de guerre, Aurore Bergé, Ministre chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, Benoit de Guibert, Amiral & Préfet maritime pour la Manche et la mer du Nord
La souveraineté comme enjeu stratégique
Dans ce mouvement, Charles Schulz directeur de la stratégie et Vincent Hélin, directeur des affaires publiques de Vates ont organisé une journée de conférences réunissant industriels, représentants militaires, élus, et même la ministre Aurore Bergé, pour évoquer la recomposition des équilibres industriels, illustrant l’intérêt des entreprises civiles pour le secteur militaire. Le contexte est particulier pour l’éditeur grenoblois, en pleine levée de fonds. Le marché de la virtualisation connaît une mue sans précédent : le leader américain du secteur, VMware a fait exploser ses tarifs depuis son rachat par Broadcom pour 61 milliards de dollars. Porté à la fois par la place à prendre sur le marché et par les enjeux croissants de souveraineté numérique, le petit poucet français ne s’y trompe pas et entend se positionner. Nithida Vialle, cofondatrice et directrice générale de Vates souligne : "Nous avons identifié le secteur de la défense, par définition concerné par l'aspect souverain comme un relais de croissance. Face à la montée des dépendances technologiques comme facteur de risque pour les organisations, des réflexions émergent aussi bien pour nous, éditeurs que chez nos clients sur la dépendance aux solutions étrangères notamment américaines et plus largement à la situation géopolitique." Si Vates ne souhaite pas pour autant mettre tous ses œufs dans le même panier : "Nous n’avons pas vocation à avoir une clientèle axée exclusivement sur le secteur de la défense. Vates a toujours cultivé une typologie de clientèle hétérogène", précise Nithida Valles, l’entreprise confirme son intérêt croissant pour les acteurs régaliens.
Nithida Vialle, cofondatrice et directrice générale de Vates
Le mur du financement freine l’essor des acteurs duals
Le basculement vers le secteur de la défense ne va pourtant pas de soi pour les entreprises à double usage civil-militaire. Leur financement demeure insuffisamment couvert par l'écosystème actuel. Le 9 avril dernier, une centaine de banquiers et de dirigeants d’entreprise étaient réunis, à l’initiative des ministères des Armées et de l’Économie, afin de dresser un premier bilan de l’appel à la mobilisation de la finance française au service de la défense. À cette occasion, le ministère a précisé l’ampleur des besoins : 3 milliards d'euros sur cinq ans pour les seules entreprises technologiques innovantes duales. Un montant, qui, d’après le ministère des armées, « ne reflète qu'imparfaitement l'ampleur réelle de l'effort à consentir ». Ces entreprises duales ne représentent que 10 à 15 % des investissements dans le secteur de la défense, elles-mêmes ne concentrant qu’environ 30 % des investissements technologiques. Un déficit de financement qui place ces sociétés face à un mur. Si l'amorçage est relativement bien organisé, la capacité à financer des tours supérieurs à 50 millions d'euros reste insuffisante en France, poussant les entreprises les plus prometteuses à se tourner vers des capitaux étrangers, principalement américains, au risque de perdre le contrôle d’actifs stratégiques. Le rachat de la start-up française Tiempo Secure, spécialiste des composants de cybersécurité embarquée, par l’Américain Qualcomm en mai 2025 en offre une illustration. Selon les données partagées par la DGA et la Direction générale du Trésor, en un an, 1,4 milliard d’euros ont pourtant été levés par 13 fonds dédiés, pour un objectif de 2 milliards. L'écart reste significatif. Et le temps presse.
Céline Toni


