Entrepreneur et investisseur, Aziz Senni milite depuis plus de vingt-cinq ans pour une approche économique des banlieues. Il publie Made in Banlieue, un manifeste coécrit avec le journaliste et écrivain Jean-Marc Pitte. L’ouvrage met en lumière le potentiel économique de ces territoires estimé à 150 milliards d’euros.
Aziz Senni "Il faut structurer la banlieue comme un produit d’investissement"
Décideurs. Votre prochain ouvrage, Made in Banlieue, évoque un potentiel économique estimé à 150 milliards d’euros. Comment arrivez-vous à ce chiffre ?
Aziz Senni. Et encore, ce potentiel est sous-estimé ! Prenez les 300 millions de mètres carrés de réserves foncières à 100 euros le mètre carré – à peine le prix d’un champ de maïs. Vous avez déjà vos 150 milliards. Ajoutez les 250 000 TPE et PME des banlieues qui génèrent 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance moyenne de 5 % par an sur quinze ans, et la consommation annuelle des habitants estimée à 42 milliards d’euros, les 150 milliards sont largement atteints. Quand on dit que la croissance mondiale est tirée par les pays émergents, tout le monde trouve cela logique. Mais quand j’explique qu’en France, nos territoires émergents, ce sont nos banlieues, là, ça bloque. La France pourrait trouver les 50 milliards de croissance qui lui manquent en regardant au-delà du périphérique.
"La France pourrait trouver les 50 milliards de croissance qui lui manquent en regardant au-delà du périphérique."
Décideurs. Pouvez-vous revenir sur la genèse du Forum économique des banlieues ? Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cet événement ?
Aziz Senni. Moins de 2 % des investissements français et internationaux vont aujourd’hui dans nos quartiers, alors que la France est la destination européenne privilégiées des investissements étrangers. Il n’existe aucun rendez-vous économique dédié aux banlieues. On a un Salon de l’agriculture pour parler ruralité, croissance agricole et filières agro-industrielles, mais rien d’équivalent pour les territoires urbains sensibles. Engagé depuis plus de 25 ans sur le développement économique des banlieues, j’ai voulu casser cette logique. Les quartiers ont toujours été observés à travers un prisme sécuritaire ou social, jamais économique. Avec le Forum économique des banlieues, nous avons voulu changer de paradigme. L’événement est porté par Quartier d’affaires, l’association que j’ai créée il y a trois ans, après avoir co-présidé la commission "Nouvelles responsabilités entrepreneuriales" du Medef. Elle fédère 250 000 TPE-PME implantées dans les 1 609 quartiers prioritaires de la politique de la ville.
Pour concevoir le Forum, nous nous sommes inspirés de Davos pour réunir les élites politiques, économiques, administratives et les acteurs du terrain. La première édition, parrainée par Xavier Niel, a permis de mobiliser 900 millions d’euros de financements, avec la participation de fonds de capital-investissement, notamment de Raise Capital et Bpifrance. Cent millions d’euros supplémentaires ont été engagés en achats par des entreprises comme Axa, ou le Conseil régional d’Île-de-France.
Que préparez-vous pour l’édition 2025 ?
Elle se tiendra les 27 et 28 novembre, sous le parrainage de Philippe Bourguignon, ancien président du groupe Accor et coprésident du World Economic Forum de Davos. Ce choix n’est pas anodin : cette deuxième édition prend une dimension internationale. Seront, notamment invités, l’Urban Land Institute, première organisation mondiale d’investisseurs immobiliers, ainsi qu’une vingtaine d’ambassades des diasporas les plus représentées dans nos banlieues. Parmi les intervenants, figurent Philippe Bourguignon, mais aussi Mustapha Mokass, représentant du Forum de Davos. L’objectif est de montrer que la banlieue française peut devenir un vivier d’investissement et d’innovation.
"Ces dernières années, les politiques publiques se sont concentrées sur le recrutement et, paradoxalement, on a créé des sas de pauvreté."
Quand on parle d’investir dans les banlieues, de quoi parle-t-on exactement : de projets entrepreneuriaux, de la jeunesse, du foncier ou de fiscalité locale ?
L’idée est de ne plus regarder ces territoires uniquement à travers le prisme de l’emploi. Ces dernières années, les politiques publiques se sont concentrées sur le recrutement et, paradoxalement, on a créé des sas de pauvreté. Or, lorsqu’ une personne trouve un emploi, souvent elle quitte son quartier, mais elle est aussitôt remplacée par quelqu’un d’autre, en difficulté. Rien ne change structurellement. Aujourd’hui, il faut investir dans le développement économiques des banlieues. C’est une politique économique à part entière, pas une politique sociale.
Concrètement comment faire ?
Les banlieues abritent 250 000 TPE-PME qui génèrent 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires, selon l’Insee. Ce tissu économique est un trésor. Ces entreprises ont besoin de capitaux pour grandir, d’accès à la dette, de partenaires qui croient en elles. Ensuite, il faut structurer la banlieue comme un produit d’investissement. À travers le sommet Choose France, le pays promeut son attractivité auprès des investisseurs étrangers. Mais la France, c’est avant tout une mosaïque de territoires. Il faudrait un Choose Banlieue, une idée que je développe dans mon livre, pour promouvoir auprès des investisseurs nationaux et internationaux les opportunités de ces territoires. En parallèle, la France vieillit, mais ce n’est pas le cas des banlieues où près d’un quart des naissances dans l’Hexagone s’y concentrent. Les banlieues sont le premier réservoir de jeunesse nationale ! Enfin, ces territoires disposent de 300 millions de m² de foncier à proximité immédiate des grandes agglomérations et des axes de transport, autant d’atouts stratégiques que l’on persiste à ignorer.
"Le Bronx ou certains quartiers de Détroit ont été transformés en "hubs économiques", et le label Made in Bronx, génère aujourd’hui 1 milliard de dollars de recettes par an !"
Comment la France se situe-t-elle par rapport à d’autres pays ?
Les États-Unis ont un dispositif dont la France pourrait s’inspirer. Dès son premier mandat, Barack Obama a lancé les « Opportunity Zones », un dispositif fiscal pour favoriser le développement économique des quartiers pauvres, prorogé ensuite par Donald Trump et Joe Biden.
Le Bronx ou certains quartiers de Détroit ont été transformés en "hubs économiques", et le label Made in Bronx, génère aujourd’hui 1 milliard de dollars de recettes par an ! Évidemment, il y a des effets de gentrification, mais on peut y remédier. Dans mon prochain livre, je propose d’y intégrer des garde-fous pour que les habitants et les entreprises locales en soient les premiers bénéficiaires.
Dans le contexte actuel – accès restreint au financement, incertitude politique –, comment les entrepreneurs des quartiers s’en sortent-ils ?
Il y a un proverbe africain qui dit : "Quand le riche maigrit, le pauvre meurt." Autrement dit, quand vous êtes en bout de chaîne sur ces territoires déjà fragiles, ils sont les premiers à en subir les conséquences. Et si d’autres se plaignent de difficultés, dans ces zones urbaines évidemment, les difficultés sont démultipliées, puisque, en temps normal, l’accès au marché, aux financements et à l’investissement est déjà restreint. Donc oui, c’est difficile. L’avantage, peut-être, c’est que dans un environnement contraint, la résilience et la capacité de réorganisation peuvent être parfois beaucoup plus fortes qu’ailleurs.
"le label "Made in Banlieue" permettrait aux grands groupes d’être conformes à leurs engagements ESG, et de valoriser les entreprises locales dans les chaînes de valeur nationales."
Quelles seraient, selon vous, les mesures les plus urgentes pour redonner de la visibilité et de la stabilité aux entrepreneurs de ces territoires ?
D’abord, renforcer les dispositifs fiscaux incitatifs pour les investisseurs, notamment en actualisant la loi TEPA de 2007. Ensuite, soutenir la croissance des TPE-PME à travers la formation et généraliser le label "Made in Banlieue". Ce label permettrait aux grands groupes d’être conformes à leurs engagements ESG, et de valoriser les entreprises locales dans les chaînes de valeur nationales. Enfin, il faut structurer les banlieues comme un véritable produit d’investissement. On sait promouvoir la France et en faire le champion européen de l’attractivité économique. Il est temps que le Choose France devienne un Choose Territoires.
Propos recueillis par Céline Toni


