Passée par les cabinets ministériels, l’Assemblée nationale et le groupe Saint-Gobain, Julia Clavel incarne une nouvelle génération de profils hybrides à la tête des directions M&A. Aujourd’hui, directrice stratégie et fusions-acquisitions du groupe Emeis (ex-Orpea), elle revient sur son parcours atypique et ses choix d’engagement.
Julia Clavel (Emeis) : "Mon profil m’a toujours servi, même s’il sort des cases"
Décideurs. Vous avez un parcours singulier comment êtes-vous arrivée au M&A ?
Julia Clavel. J’ai un parcours assez hybride, entre public et privé, mais toujours guidé par une forte volonté d’engagement. C’est un fil rouge dans tout ce que j’ai entrepris. Ma première expérience professionnelle a été... disons, peu commune : j’étais stagiaire au cabinet du ministre de l’Économie, en 2015, auprès d’Emmanuel Macron, sur les questions budgétaires et numériques. Je l’ai ensuite accompagné pendant sa campagne présidentielle, sur la partie programmation économique. Quand il a été élu, j’ai rejoint le groupe LaREM à l’Assemblée nationale. Là-bas, j’ai participé à la structuration du groupe, composé de nombreux néodéputés, et les ai accompagnés sur les sujets économiques, notamment les textes de loi qui passaient par la commission des finances. C’était intense et très formateur. J’y suis restée deux ans et demi. Puis, j’ai eu envie de comprendre comment les réformes se déploient dans l’économie réelle. C’est ainsi que j’ai rejoint Saint-Gobain, en tant que directrice stratégie et M&A pour la région EMEA. Un poste qui m’a amené à travailler en France, en Europe du Sud et en Afrique, pendant deux ans. Mais en 2020, j’ai été rappelée par l’Hexagone. On m’a donné l’opportunité d’être "conseillère partagée", un nouveau type de poste, qui n’existe plus aujourd’hui. J’étais rattachée à la fois au cabinet du Président de la République et à celui du Premier Ministre, d’abord Jean Castex, puis Elisabeth Borne. Je suis restée 3 ans et demi sur ces fonctions, puis j’ai eu envie de changer d’horizons.
C’est là qu’Emeis, ex-Orpea, arrive sur votre route...
Exactement. À ce moment-là, Laurent Guillot était nommé à la tête d’Orpea, nous nous connaissions car nous avions déjà travaillé ensemble chez Saint-Gobain. La CDC venait d’entrer au capital, ce qui faisait écho à mes valeurs. La mission d’Orpea, devenue Emeis, après la crise traversée par la société, m’a parlé tout de suite. Accompagner un public vulnérable, dans un contexte aussi complexe, au sein d’une entreprise avec un impact social aussi fort, est une chance rare dans une carrière. Aujourd’hui, j’occupe un poste hybride à la croisée de la stratégie, du M&A et de l’opérationnel.
"Quatre ans à l’Élysée et à Matignon, ça forge."
Votre profil tranche avec les parcours classiques en M&A. En quoi vous a-t-il servi ?
Je pense que mon profil a toujours été une richesse, même s’il sort un peu des “ cases”. J’ai un background mathématique solide, acquis à Dauphine, qui m’a donné une bonne compréhension des outils financiers. Mais surtout, j’ai développé une bonne tolérance au stress. Quatre ans à l’Élysée et à Matignon, ça forge. Quand vous vous êtes fait engueuler par trois Premiers ministres et un président, il y a peu de situations qui vous déstabilisent ensuite ! Dans le M&A, on peut être très technique, mais à mes yeux, ce n’est pas là que réside la valeur principale. Ce qui compte, c’est la vision stratégique. Pourquoi réalise-t-on une opération ? En quoi est-elle structurante pour le groupe ? Il faut savoir aller au-delà du “deal” en tant que tel.
Quel est le plus gros défi de votre carrière ?
J’en mentionnerai deux. D’abord, Matignon : c’est « le terminus des emmerdes », comme disait un Premier ministre en souriant. On y gère ce que personne ne peut gérer ailleurs. Mais, en échange, on travaille avec les meilleurs. Aujourd’hui, chez Emeis, je relève le défi le plus complet. Nous avons tout à reconstruire, dans un contexte de transformation inédit. C’est stimulant, mais très exigeant. Il faut bien choisir ses collaborateurs, pour créer un collectif solide, essentiel, dans ce type d’environnement.
"Avoir vu comment fonctionne un codir, comment se prend une décision avec un P&L, change le regard que l’on porte sur les politiques publiques."
Vous êtes un exemple d’aller-retour entre les secteurs public et privé, souvent perçus avec suspicion. Quel regard portez-vous sur ces parcours hybrides ?
C’est une immense richesse, dans les deux sens. D’ailleurs, je trouve surprenant de passer toute une carrière dans l’administration sans jamais avoir mis les pieds en entreprise. Avoir vu comment fonctionne un codir, comment se prend une décision avec un P&L, change le regard que l’on porte sur les politiques publiques. À l’inverse, mon passage dans le public m’apporte une vision plus large, un véritable sens de l’intérêt collectif. C’est précieux, surtout dans un secteur régulé comme le nôtre. Je suis convaincue qu’il faut encourager les expériences mixtes. C’est bénéfique pour tout le monde, même si aujourd’hui, cela reste encore un parcours du combattant.
Et la politique ? Y reviendrez-vous ? Envisagez-vous un jour d’être élue ?
J’ai beaucoup d’admiration pour les élus. Mais c’est un mode de vie très particulier, où la notion de vie personnelle devient presque abstraite. On ne vous laisse pas le droit à l’erreur. Je ne ferme aucune porte, mais ce n’est pas d’actualité. Aujourd’hui, j’ai envie de me projeter chez Emeis parce que je trouve du sens dans ce que je fais.
Et en dehors du M&A ?
Alors, j’aimerais vous dire “le sport”… mais ce serait mentir ! En revanche, j’écris. Mon premier roman, L’âme de fond, est sorti à la rentrée littéraire cette année. C’est un vieux rêve de petite fille qui se réalise.
🔎 Parcours.
- 2009. Intègre l’université Paris Dauphine-PSL en économie appliquée
- 2012. Sort dans le top 10 du master affaires publiques de Sciences Po.
- 2015. Poursuit son cursus à l’ESCP
- 2016. Termine son parcours universitaire par un double diplôme à l’ENS en administration et économie.
- 2016. Commence son parcours professionnel en tant que chargé de mission au sein du cabinet d'Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie et des Finances.
- 2017. Devient conseillère parlementaire aux finances au sein du groupe LaREM a l’assemblée nationale.
- 2018. Intègre la direction stratégie EMEA de Saint Gobain.
- 2020. Rejoint à nouveau le public en tant que conseillère économique, partagée entre Matignon et l’Élysée.
- 2023. Rejoint la direction M&A d’Emeis, en tant que directrice M&A, stratégie, innovation et également en charge de la Pologne, l’Irlande et l’Angleterre.
Propos recueillis par Céline Toni

