Le gouvernement envisage de tailler dans les allègements de cotisations patronales pour le budget 2027. Un milliard et demi d'euros. Ce choix de taper encore sur le travail interpelle. Les patrons se posent désormais une question que Bercy semble ignorer : vaut-il mieux embaucher un humain ou basculer vers l'IA ? Un éclairage apporté par Patrick Maurice, cofondateur et CEO de Dougs.
Chaque euro taxé sur l’emploi accélère le basculement vers l’IA
Le coût du travail humain, les entrepreneurs le connaissent par cœur
Pour un salarié à 2 500 euros nets, le coût employeur tourne autour de 4 200 à 4 500 euros par mois. Ce ratio, deux euros dépensés pour un euro perçu, est devenu le point de départ de tous les arbitrages RH en TPE. Avant même de parler de management, de formation et d'intégration. Sur la table d'en face, l'IA. Quelques centaines d'euros par mois pour traiter des relances clients, rédiger des comptes-rendus, gérer le support de premier niveau, produire des devis. Pas de cotisations. Pas de SMIC. Pas de rupture conventionnelle.
L'argument financier est implacable, et il ne fait que se renforcer. Selon Bpifrance, 31% des PME françaises utilisent déjà l'IA générative, un chiffre qui a doublé en un an. Ce n'est plus un sujet de geeks parce que les grandes plateformes comme OpenAI ou Anthropic rendent de plus en plus accessibles des choses qui paraissaient jusqu’ici techniques : le code ou l’automatisation de certaines tâches.
Le vrai sujet, c'est le point de bascule
Il ne s'agit pas de prétendre que les entrepreneurs cherchent à se débarrasser de leurs équipes. La grande majorité tient à ses collaborateurs, investit dans leur montée en compétences et fait tout pour éviter les départs.
Mais quand les charges augmentent, le calcul se pose à nouveau. Aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire économique, ce sont les tâches intellectuelles qui s'automatisent avant les tâches manuelles. L'assistant administratif, le chargé de relances, l'agent de support client de niveau 1… sont exactement les profils que recrutent les TPE en première embauche. Ces arbitrages ne se font pas que dans le privé. L’administration, et notamment Bercy, montre l’exemple avec désormais la moitié des contrôles fiscaux initiés par l’IA.
McKinsey estime que 27% des tâches professionnelles en France pourraient être automatisées d'ici 2030. Une enquête de la Harvard Business Review de janvier 2026 est encore plus directe : 39% des dirigeants reconnaissent avoir déjà réduit leurs effectifs par anticipation des capacités de l'IA. La substitution ne se fera pas du jour au lendemain mais arbitrage par arbitrage. Et chaque euro de charge supplémentaire accélère le calendrier.
"L'IA ne cotise pas. Elle n'ouvre pas de droits. Elle ne finance pas les retraites."
Ce que l'État espère récupérer, il risque de ne pas l'avoir
La contrainte budgétaire est réelle. La France s’est engagée auprès de Bruxelles : elle doit ramener son déficit à 4,1% du PIB en 2027. Il faut bien trouver des marges quelque part… Mais tailler dans les allègements patronaux, c'est parier sur une assiette de cotisations stable alors que cette assiette est précisément ce qui pousse les entrepreneurs à arbitrer en faveur de l'IA. Les recettes espérées pourraient bien être inférieures, à terme, aux pertes de cotisations induites par la substitution. L'IA ne cotise pas. Elle n'ouvre pas de droits. Elle ne finance pas les retraites.
Les défaillances d'entreprises ont atteint leur plus haut niveau depuis 2009. Alourdir le coût du travail dans ce contexte, c'est appuyer sur l'accélérateur d'une dynamique que personne ne maîtrise encore vraiment.
Des alternatives existent
La vraie question budgétaire n'est pas "combien peut-on encore prendre sur le travail ?". Elle est : "à partir de quel niveau de charges le travail humain perd-il la compétition face à l'automatisation ?". Personne à Bercy ne semble se la poser sérieusement.
Pourtant, une politique cohérente irait dans l'autre sens : rendre le travail humain compétitif face à l'automatisation, pas le renchérir. Ça peut passer par des allègements ciblés sur les premières embauches, des dispositifs d'intéressement pour les petites structures ou encore une fiscalité qui valorise l'emploi plutôt que de le pénaliser. Rien de révolutionnaire, juste une lecture lucide de ce que l'IA change dans le calcul économique des entrepreneurs.
Les arbitrages se déplacent, en temps réel, depuis deux ans – et cela s'observe au quotidien dans les décisions financières de dizaines de milliers d'entreprises. Alourdir les charges sur le travail humain aujourd'hui, c'est nous pénaliser collectivement et durablement.


