Le 7 juillet 2026, SpaceX va entrer dans le cercle fermé du Nasdaq 100 grâce à un assouplissement réglementaire réalisé subtilement avant sa cotation. Une nouvelle étape qui devrait encore doper un cours boursier qui a déjà battu tous les records lors de l’IPO du 12 juin, qui a levé 75 milliards de dollars pour une valorisation de plus de 2100 milliards de dollars. Depuis, sa valeur a pourtant subi une correction. Retour sur une opération dont les tenants et aboutissants interrogent.
IPO de Space X, ultime démesure des marchés financiers ?
Elon Musk, est-il un génie qui a conquis la sphère financière ou un fou qui a su attiser l’appât du gain des investisseurs pour les embarquer avec lui vers l’infini et la catastrophe ? Les avis divergent, mais une réalité demeure : le jour de son introduction en bourse, son titre coté au Nasdaq a clôturé à 161 dollars, en hausse de 19 %. Son fondateur, qui conserve la mainmise sur le groupe avec 46 % des actions et 80 % des droits de vote, voyait sa fortune augmenter dans le même temps de plus de 57 % grâce à cette opération historique. Avec 75 milliards de dollars levés pour une valorisation de 2100 milliards de dollars, c’est l’IPO la plus importante de l’histoire, supérieure au PIB de nombreux pays, pour un chiffre d’affaires de 18,7 milliards en 2025.
Cette cotation est plus de 100 fois supérieure à la production réelle de SpaceX. Le précédent record de levée, 30 milliards d’euros obtenus par le géant saoudien Aramco en 2019, paraît désormais presque dérisoire. Si le cours de SpaceX a depuis subi une correction et perdu 20 % par rapport à son point culminant, il reste tout de même supérieur à sa valeur introductive de 18 % et s’échange fin juin à environ 160 dollars. Derrière ces chiffres pharaoniques, plusieurs éléments font réfléchir sur l’empressement d’Elon Musk et du marché lui-même à faire exploser la valorisation de cet actif, quitte à risquer l’éclatement d’une bulle sous perfusion.
Un changement de réglementation du Nasdaq qui tombe à pic
Comme ses concurrents de la tech Amazon, Meta ou Nvidia, SpaceX a été introduite en bourse sous la bannière du Nasdaq, l’un des trois indices de référence aux États-Unis avec le Dow Jones et le S&P 500. Les maigres critères de cash-flow, chiffres d’affaires ou de bénéfice étant largement rempli par la taille du groupe. Une cotation qui a permis cette levée de fonds record.
Un simple début ? Grâce à la nouvelle règle « Fast Entry » introduite depuis le 1er mai, SpaceX va pouvoir intégrer le cercle fermé du Nasdaq 100, à savoir les cents entreprises les plus valorisées de l’indice. Dans le passé, si aucune règle formelle n’existait, les sociétés attendaient au minimum plusieurs mois avant de figurer dans le troupeau de tête, le temps de garantir un certain niveau de rentabilité. Ce fut le cas de Tesla, dont l’IPO eut lieu en 2010, mais qui n’entra dans le Nasdaq 100 que dix ans plus tard. Meta a de son côté attendu sept mois, quand Microsoft a patienté deux ans. Désormais, les structures dont la valorisation atteint celle du top 40 du Nasdaq 100 peuvent directement faire leur entrée dans l’élite de l’indice quinze jours après leur IPO. Une modification réglementaire qui coïncide étrangement avec le projet de cotation de SpaceX et qui ne peut être uniquement le fruit du hasard. L’opération aura lieu le 7 juillet.
De nombreux ETF ou fonds indiciels reproduisent les variations du cours du Nasdaq 100. Les gestionnaires n’ont pas d’autres choix que de se procurer des actions de ses membres, et donc désormais d’acheter massivement des actions de SpaceX
Pourquoi ce revirement est-il important ? De nombreux ETF ou fonds indiciels reproduisent les variations du cours du Nasdaq 100. Les gestionnaires n’ont pas d’autres choix que de se procurer des actions de ses membres, et donc désormais d’acheter massivement des actions de SpaceX. Ce qui, sans nouvelle dilution de l’actionnariat du groupe, va mécaniquement faire augmenter son cours. J.P. Morgan estime déjà à 4,3 milliards de dollars les flux financiers qui vont être générés après l’introduction au sein de l’indice, malgré la baisse actuelle du cours de l’entreprise. Si certains experts craignent cette survalorisation et les tensions autour des actifs technologiques, c’est tout un marché qui se frotte les mains face à une telle manne financière, même artificielle. Cependant, le risque de bulle induit par cette opération interroge sur la façon dont Elon Musk a pu convaincre la direction du Nasdaq de modifier ses règles.
Fusions d’actifs stratégiques en amont
Pour charmer et rassurer les investisseurs sur son immense besoin de liquidités, SpaceX est devenue un conglomérat tech-espace-IA. En février 2026, l’entreprise spatiale a englobé xAI, la start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle cofondée par Elon Musk en 2023. Réalisée dans un contexte tendu suite aux départs des cofondateurs, en désaccord avec la vision du natif de Pretoria, cette acquisition a permis au groupe de renflouer xAI, qui consomme une quantité astronomique de cash. Elle a également facilité la création d’un narratif IA autour de son IPO, destinée à surfer sur le segment porteur du moment.
Quelques jours après sa cotation, le groupe a racheté Cursor, une société de codage IA, en lui offrant l’équivalent de 60 milliards de dollars en actions SpaceX. Une nouvelle brique ajoutée à l’édifice du groupe en plus des lanceurs spatiaux, de la télécommunication, des chatbots ou des cryptomonnaies. Ces fusions d’actifs sont des pratiques communes pour gonfler artificiellement une valorisation ou mettre la poussière des difficultés sous le tapis, notamment dans des secteurs en hypercroissance mais dont la rentabilité pèche encore.
SpaceX jouit d’une valorisation de plus de 100 fois son chiffre d’affaires, quand les autres géants de la tech se contentent de multiples de 20 (Nvidia) ou 7,5 (Apple)
Ce fut ainsi le cas en 2012, lorsque Meta préparait son IPO et visait une levée d’environ 10 milliards de dollars. À l’époque, l’entreprise souffrait d’un business model trop dépendant des revenus publicitaires sur ordinateur. Quelques semaines avant sa cotation, le nouveau venu de la tech a racheté Instagram, bourgeon florissant du contenu mobile, et a réussi à lever 16 milliards de dollars pour une capitalisation de plus de 100 milliards de dollars grâce aux synergies entre les actifs.
L’exemple de WeWork illustre en revanche l’exact inverse. La société d’espace de co-working désirait atteindre une forte valorisation pour soutenir sa croissance, mais souffrait de pertes astronomiques – environ 2 milliards de dollars par an – et d’une activité démesurément centrée sur l’immobilier. L’entreprise tenta de se diversifier en lançant WeLive pour proposer des logements en colocation ou WeGrow dans les établissements scolaires, puis en faisant l’acquisition de plusieurs structures tech afin de surfer sur les fortes valorisations. En janvier 2019, tous ces actifs sont regroupés sous la nouvelle bannière « The We Company », dans l’optique de maximiser la capitalisation lors de l’IPO à venir. Huit mois plus tard, en septembre 2019, l’IPO est mise à l’arrêt après que des documents détaillant les pertes massives du groupe ont été dévoilés à travers les documents fournis aux gendarmes boursiers américains.
IPO record, risques historiques ?
SpaceX jouit donc d’une valorisation de plus de 100 fois son chiffre d’affaires, quand les autres géants de la tech se contentent de multiples de 20 (Nvidia) ou 7,5 (Apple). Des chiffres qui font craindre une potentielle survalorisation et une chute du cours de 50 à 80 % si les revenus du groupe ne décollent pas à moyen terme. Ces pertes auraient des conséquences pour l’ensemble de l’écosystème financier au vu de la place qu’a directement prise l’entreprise au sein du Nasdaq et du montant de la cotation atteinte.
Une chute vertigineuse susceptible d’alimenter l’éclatement d’une potentielle bulle financière de l’intelligence artificielle. Avant la fusion avec xAI, SpaceX devait atteindre une valorisation d’environ 1000 milliards de dollars. Grâce à cette nouvelle couche technologique, le groupe a doublé sa valorisation lors de son introduction en surfant sur l’engouement autour du secteur. Les pertes pourraient être similaires en cas de séisme financier lié à l’IA.
Le montage financier pourrait également se fissurer de lui-même. Environ 80 % des fonds levés lors de l’IPO ont été utilisés pour éponger les dettes de xAI ou pour racheter Cursor. Afin de financer son futur développement dans des secteurs extrêmement gourmands en cash, SpaceX sera obligé de diluer à nouveau son actionnariat pour émettre de nouvelles actions, et donc de réduire la part des actionnaires existants. Des mécanismes qui fonctionnent si les investisseurs continuent de croire au projet entrepreneurial, mais qui peuvent également faire chuter son cours. Ce fut le cas lors de la dilution de Tesla en 2018, qui a perdu de 20 à 30 % de valeur sans que cela nuise à sa croissance future.
Une croyance dans le business model qui dépend grandement d’Elon Musk, et qui risque d’être entamée si le marché en venait à moins faire confiance au multimilliardaire. Durant les prochains 12 à 24 mois, SpaceX devrait continuer à bien se porter grâce à Starlink et à sa branche de lanceur spatial. L’entreprise peut compter sur des contrats avec la Nasa qui lui assurent des revenus réguliers. À moyen terme, si le groupe perd la course à l’IA face à Open AI ou Anthropic et qu’il doit réaliser de nouvelles dilutions pour éponger ses dettes ou financer ses investissements, les déflagrations de ces secousses pourraient bien atteindre de nombreux acteurs économiques. Qu’importe : d’ici là, Space X sera peut-être devenue « Too big too fail » pour que les autorités laissent pourrir une telle situation. Finalement, c’est peut-être ce que Musk et le marché recherchaient dès le début.
Tom Laufenburger


