L’Union européenne s’apprête à finaliser, le 16 décembre, sa position sur la directive Omnibus. De son côté, le Parlement, qui vient de se prononcer, acte un recul sur deux des dispositions essentielles du pacte vert : l’obligation de transparence et la vigilance environnementale. Dans ce contexte, Ludovic Flandin, directeur du pôle conseil RSE ETI et Grands Comptes chez R3, revient notamment sur les conséquences du vote du Parlement européen, sur l’opposition entre écologie et économie et sur les perspectives après le 16 décembre.
Ludovic Flandin (R3) : "Le vote du Parlement européen envoie un signal : le politique européen se désengage des outils de la transition nécessaire aux entreprises."
Décideurs. Le vote du Parlement vide de sa substance deux des piliers du pacte vert : l’obligation de transparence et la vigilance environnementale. Ce changement marque-t-il un arrêt pour la transition écologique des entreprises ?
Ludovic Flandin. Attention, le vote du Parlement européen ne constitue pas l’adoption définitive de la directive Omnibus. La décision finale interviendra le 16 décembre, lors de la finalisation du trilogue. Ce vote envoie, néanmoins un signal fort : le politique européen se désengage des outils de la transition. Pour autant, cela ne signifie pas que les entreprises les abandonnent. Elles avancent selon leur propre réalité. Si elles dépendent en partie du pouvoir politique, elles ont compris qu’elles doivent aussi agir de manière autonome pour protéger leur modèle économique. En ce sens un reporting de performance extra-financière leur est indispensable. Il leur permet de mieux piloter leurs risques et de se différencier auprès des donneurs d’ordre.
Auriez-vous un exemple ?
Si l’on prend le secteur de la distribution, par exemple, depuis deux ans, Carrefour menace de déréférencer une centaine de fournisseurs s’ils ne s’engagent pas sur une trajectoire de décarbonation. Cette exigence est de plus en plus pressante, notamment auprès des coopératives agricoles, ou des acteurs agroalimentaires qui ne disposaient jusqu’ici ni d’un bilan carbone ni d’un plan de transition. Autre illustration, près de 60 % des entreprises qui sortent du champ de la CSRD, du fait de la baisse des seuils, publieront de manière volontaire un rapport RSE avec double matérialité dès 2026. La grande majorité des entreprises de toutes tailles continuent d’avancer sur la RSE. Mais nous observons un double mouvement contraire, d’une part un retrait par le politique, de l’autre, le désengagement d’une minorité des entreprises, souvent les plus petites ou les plus polluantes. Nous pensons notamment à Shein d’un point de vue international, mais, également certaines entreprises européennes, comme Action, qui n’ont pas de politique de transparence ou de vigilance sérieuse et commercialisent des produits fabriqués dans des conditions environnementales ou sociales très problématiques.
Peut-on parler d’un arrêt des entreprises sur ces sujets ?
Non, plus qu’un arrêt, nous sommes plutôt sur le maintien sur un palier. Comment l’expliquer ? De nombreuses entreprises envisageaient de se lancer grâce à la CSRD, notamment celles comptant entre 250 et 1 000 salariés, soit 5 000 à 6 000 entreprises en France. Ces sociétés vont probablement ralentir leur effort en matière de normalisation RSE : notamment sur le bilan carbone, le reporting extra-financier, la recherche de labels comme Ecovadis, etc. Par ailleurs, on entend souvent que la CSRD et la CS3D monopolisent les budgets et freinent la transition. Car dans les faits, lorsqu’une entreprise renonce à la transparence, elle suspend aussi ses efforts RSE.
Quel avenir pour la transition des entreprises au regard de ce vote ?
Aujourd’hui la motivation par le réglementaire s’affaiblit sur ces sujets. Nous revenons à un outil de compétitivité pour les entreprises. Celles qui s’en emparent efficacement avec les bonnes compétences et un bon ROI en tireront un avantage stratégique soit en accédant à de nouveaux marchés, soit parce qu’elles réduisent les risques ou leurs coûts. A contrario, celles qui n’ont pas amorcé leur transition resteront peut-être compétitives à court terme, mais leur avenir sera plus incertain, entraînant une perte de maîtrise sur leur territoire ou leur chaîne de valeur.
Existe-t-il une fracture entre écologie et économie ?
Il n’y a pas d’opposition dans le monde de l’entreprise entre économie et écologie : les deux partagent la même racine sémantique et la même logique de bonne gestion. En revanche, politiquement, il y a une opposition. Un clivage s’est créé. Celui-ci résulte autant de la droite, de la gauche que des écologistes, qui ont antagonisé le débat autour de ce sujet.
"la motivation par le réglementaire s’affaiblit sur ces sujets. Nous revenons à un outil de compétitivité pour les entreprises"
La simplification avancée est-elle un facteur de transition pour les entreprises ?
La simplification favorise la transition. Tout le travail réalisé sur le reporting, la réforme des ESRS, des normes comptables environnementales, est positif et correspond à ce que tout le monde attendait. Sur ces points, les défenseurs, les créateurs et les pourfendeurs de la CSRD n’avaient pas besoin d’un débat politique mais un travail technique suffisait:. La Commission aurait même pu simplifier en agissant par acte délégué, en trois mois. En rouvrant le périmètre des entreprises concernées, on a au contraire créé une dérégulation incohérente et un débat qui dure maintenant depuis plus d’un an et demi. Or, les grandes entreprises, pour établir leur reporting, tirent 70 % de leurs données de leurs chaînes de valeur, donc des petites entreprises. Que se passe-t-il ? Elles continuent de solliciter des informations auprès de ces petites entreprises, alors que celles-ci n’ont aucun pouvoir de négociation et doivent donc produire un reporting RSE dans une confusion totale. La simplification est donc un accélérateur de la transition, j’en suis convaincu. Toutefois, nous avons été trop ambitieux avec la CSRD et la CS3D au départ. Le projet a été porté par des auditeurs, mais avec une logique comptable. Or, dans les faits, il faut au moins quinze ans pour qu’une transition technologique ou normative se déroule correctement. Nous avons voulu tout accomplir en trois ans. Mais avec Omnibus, en France, nous revenons à un niveau de reporting RSE antérieur à la DPEF, c’est-à-dire celui d’il y a quinze ans. C’est un retour en arrière. Sans me poser en défenseur des droits des citoyens, l’accès à l’information sur la qualité, l’impact et la pollution des entreprises sera en recul dès 2026.
Comment les entreprises perçoivent-elles tout ce changement ?
Très mal. L’incertitude demeure jusqu’au 16 décembre et nous ne savons pas comment cela va se finir. Un découplage s’est instauré entre le politique et le tissu économique européen. Les entreprises restent hostiles à l’instabilité réglementaire ou aux changements de direction, même si elles reconnaissent la nécessité de disposer de règles claires pour piloter leur activité.
En France, une entreprise sur deux était déjà prête entre la mise en place d’un comité projet, d’outils de reporting, de consultants, d’auditeurs… Beaucoup d’investissements seront perdus. En revanche, pour celles qui poursuivent leurs efforts, ce changement représente simplement un report de calendrier.
"Le monde de l’entreprise ne va pas se révolter même si la confiance dans le projet politique est complètement rompue."
Est-ce vraiment ce qu’attendaient les entreprises ?
Non, une étude menée par l’association #WeAreEurope, dont je suis membre, sur la perception des entreprises vis-à-vis de la CSRD l’a clairement confirmé. Au final, qu’elles y soient favorables ou non , l’Omnibus n’était pas ce qu’elles attendaient. De plus, le médiateur européen, a rendu son verdict : il y a eu une mauvaise administration dans cette séquence législative. La Commission n’a pas respecté ses propres principes, notamment l’obligation de réaliser une étude d’impact. C’est donc une réforme mal faite, purement politique.
Si l’on parle d’avenir, va-t-on revenir en arrière ou continuer dans cette voie ?
Sept Omnibus sont prévus pour l’instant. Celui-ci était le premier. Un autre, attendu en décembre, portera sur l’environnement, notamment sur les niveaux de pollution et de pesticides acceptables dans l’Union européenne, avec, là encore, une proposition de dérégulation. D’autres suivront, notamment sur les substances toxiques, puis sur les obligations applicables aux institutions financières. Ces réformes vont se poursuivre jusqu’en 2027.
Les entreprises vont-elles réagir ?
Le monde de l’entreprise ne va pas se révolter, même si la confiance dans le dialogue politique est complètement rompue. Par ailleurs, elles ont de nombreux chantiers prioritaires devant elles, notamment en matière d’intelligence artificielle et de compétitivité. Elles ne rejettent pas la RSE, mais il faut reconnaitre que l’abandon politique de la RSE leur permet de gérer un « projet de moins » potentiellement..
En parallèle, des outils de marché comme la certification Ecovadis, une très belle réussite française, continuent de progresser : 80 000 entreprises dans le monde obtiennent cette médaille chaque année. Chez R3, nous observons d’ailleurs une augmentation des demandes concernant les missions d’adaptation au changement climatique ou de maîtrise de la biodiversité dans les chaînes d’approvisionnement. Les entreprises les plus agiles continuent de s’outiller pour mieux gérer ces sujets clés.
Propos recueillis par Alexandre Lauret


