L'association française des trésoriers d'entreprise (AFTE), qui fête cette année son 50e anniversaire, vient de reconduire sa gouvernance dans un contexte de développement soutenu. Daniel Biarneix, directeur financier adjoint de Saint-Gobain, a été réélu président de l'association. Entre crises géopolitiques à répétition et révolution de la tokenisation, il partage sa vision d'une profession aux avant-postes d'un enjeu devenu essentiel : la souveraineté des paiements européens.

Décideurs. Comment se portent les trésoriers d'entreprise dans le contexte géopolitique actuel ?

Daniel Biarneix. Le métier de trésorier consiste avant tout à gérer l'incertitude et à protéger son entreprise. Depuis le Covid, la guerre en Ukraine, et maintenant la persistance des tensions géopolitiques, nous vivons dans une situation de crise quasi permanente. Dès lors, les stratégies de financement penchent davantage vers la protection que vers l’optimisation. Les entreprises maintiennent des niveaux de cash plus élevés qu'avant la pandémie et anticipent leurs opérations de refinancements dès que les marchés s'ouvrent, même si le besoin n'est pas immédiat. Si la liquidité reste abondante, , elle coûte plus cher.  Les taux de swap sur le marché obligataire ont bondi de 50 à 60 points de base en quinze jours à peine, et les trésoriers savent que réduire l’accès à la liquidité dans ce contexte serait suicidaire.

Le développement des stablecoins figure parmi vos enjeux stratégiques, pourquoi ?

Les moyens de paiement sont par définition stratégiques pour la trésorerie. Les stablecoins – – que l'AFTE identifie bien comme différents des cryptoactifs spéculatifs – représentent une piste sérieuse, à condition qu'ils soient intégralement adossés à des réserves liquides et sûres, dans un cadre réglementaire robuste. En Europe, le règlement MiCA y pourvoit tandis qu’aux États-Unis, le GENIUS Act va dans le même sens. Dans la zone euro ou lesvirements instantanés sont déjà efficaces et peu coûteux, la valeur ajoutée est limitée. En revanche, pour les flux transfrontaliers complexes, passant par de multiples banques correspondantes, ils pourraient offrir des gains significatifs en matière de rapidité d’exécution et des économies substantielles.

Quels enjeux de souveraineté ces nouveaux moyens de paiement soulèvent-ils ?

Sur ce point, entreprises françaises, banques commerciales et BCE sont parfaitement alignées, il est indispensable de disposer d'un outil de paiement numérique en euros, régi par la seule réglementation européenne. Libeller en dollars expose le financement des entreprises au droit américain or l'actualité récente a montré à quel point cette dépendance pouvait devenir un levier de pression. Nous l’avons observée récemment avec les restrictions de Visa et Mastercard imposés à un juge de la cour pénale internationale, alors même que ces acteurs dominent l'essentiel des paiements en zone euro. La France est partiellement protégée grâce au réseau Carte Bancaire, mais l'enjeu de souveraineté et de concurrence est réel. C'est pourquoi l'AFTE soutient pleinement des initiatives comme EPI/Wero, qui visent à fédérer progressivement les acteurs bancaires européens autour d'une solution de paiement souveraine.

"Je n’imagine pas la BCE voulant devenir la banque directe exclusive de tous les particuliers, la coopération entre banques commerciales et banque centrale est non seulement possible, elle est même nécessaire"

Sur l'euro numérique, certains plaident pour un partenariat public-privé. Quelle est la position de l'AFTE ?

L'idée d'une coopération intelligente entre la BCE et les banques commerciales, avancée dans la récente tribune commune de la Fédération Bancaire Française, du Medef et de la CPME, mérite une attention particulière. Il nous paraît fondamental de veiller à ce que l'euro ne soit pas absent de ce développement numérique. S’agissant de l'euro numérique « de gros », qui sécurise les transactions entre institutions financières, il n'y a aucun débat, tout le monde le souhaite. Sur l'euro numérique « de détail » – pour les particuliers – les modalités restent à définir. Je n’imagine pas la BCE voulant devenir la banque directe exclusive de tous les particuliers, la coopération entre banques commerciales et banque centrale est non seulement possible, elle est même nécessaire, sans exclure aucun des acteurs.

Au-delà des stablecoins, les banques évoquent également les « jetons de dépôt » ou « dépôts tokenisés ». Qu’apportent-ils aux entreprises ?

Il s’agit d’un troisième instrument, distinct à la fois des stablecoins et de l'euro numérique. Là où le stablecoin est adossé à des réserves en monnaie, le jeton de dépôt est directement adossé à des dépôts bancaires. Sur le principe, cela peut être intéressant, mais nous avons été très clairs avec les banques sur une condition non négociable : ces jetons doivent pouvoir circuler librement d'un établissement à l'autre. Un jeton de dépôt cantonné à une seule banque n'a, en pratique, aucune utilité pour un trésorier. A l’inverse, si cette interopérabilité est garantie, alors le jeton de dépôt peut remplir sensiblement le même rôle qu'un stablecoin et mérite, à ce titre, d'être considéré sérieusement. Dans le cas contraire, c'est une fausse innovation.

Un avenir 100 % jetons est-il envisageable ?

C'est peut-être moins futuriste qu'il n'y paraît. On peut envisager un trésorier qui lève ses financements en jetons – le projet Pythagore de la Banque de France vise déjà à tokeniser les émissions de NEU CP –, place ses excédents en fonds monétaires tokenisés, et règle ses flux opérationnels en stablecoins. Une architecture financière tokenisée, de bout en bout. Sila maturité n'est pas encore là aujourd'hui, mais les tests menés par la Banque de France et les banques commerciales, en lien avec l'AMF, le Trésor et la Place de Paris, avancent. Les trésoriers qui ignoreraient cette évolution risquent de passer à côté de ce qui sera peut-être, dans quelques années, leur seule façon de travailler. C'est pourquoi la formation et le partage d'expérience entre pairs, ainsi que l’expression aux acteurs financiers des attentes des entreprises, au cœur de la mission de l'AFTE depuis cinquante ans, n'ont jamais été aussi précieux.

 

L'AFTE a également reconduit pour trois ans les mandats d’administrateurs de Emmanuel Arabian (Groupe SEB), Hélène Guessant (LOXAM), Emmanuel Rapin (Lagardère), Florence SALIBA (Danone) et Sandrine Ngo Hagbe, responsable trésorerie d'Ingérop, a fait son entrée au conseil d'administration.

 

 

Propos recueillis par Céline Toni

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