Le Far West des notations extrafinancières
Les visions divergentes qui ne datent pas d’hier. Les agences de notation ESG ont émergé aux États-Unis dans les années 1990, fortement influencées par l’éthique religieuse. Certaines institutions et nombre d’investisseurs cherchaient à financer uniquement des entreprises conformes à des principes moraux, excluant, par exemple, le financement de l’alcool, du tabac ou des jeux d’argent. Les premières méthodes d’évaluation étaient essentiellement qualitatives et reposaient sur un principe de solvabilité morale. En France, l’Arese (Agence de recherche et d’évaluation sociale et environnementale), créée en 1997, fait figure d’ancêtre des agences de notation ESG. Elle évaluait la performance extrafinancière des entreprises, notamment sur des questions sociales et du respect du droit des salariés. L’agence a été reprise par Vigeo en 2002, la référence en notation extrafinancière sur le continent européen à l’époque. De l’éthique au droit social, les multiples méthodes d’évaluation développées par ces agences reposent sur différents fondements historiques. Cette diversité se retrouve encore aujourd’hui et contribue à expliquer la divergence des scores ESG.
"Le danger est que la vision qui s’impose soit américaine, donnant la priorité aux critères ESG uniquement s’ils affectent la performance financière de l’entreprise, avec une approche dite de matérialité simple." Michelle Van Weeren, professeure à Neoma Business School et spécialiste de la finance durable
Retour de bâton
Après la première vague de consolidation entre 2000 et 2010 – dont l’exemple emblématique en France est celui de Vigeo Eiris, née de la fusion en 2015 de Vigeo et de l’agence britannique Eiris – le secteur a connu une véritable américanisation. En 2019, l’agence française est rachetée par Moody’s, qui a finalement abandonné cette branche de notation ESG avant de conclure en 2024 un partenariat avec MSCI (anciennement Morgan Stanley Capital International), l’un des poids lourds américains du secteur. De l’autre côté de l’Atlantique, la consolidation s’accélère alors même que l’ESG subit un fort backlash politique avec le retour de Donald Trump à la Maison- Blanche. Pour Michelle Van Weeren, professeure à la Neoma Business School et spécialiste de la finance durable : "Les acteurs plus petits, ou ceux qui portaient une vision différente de l’évaluation ESG, ont de moins en moins de chances de survivre. On risque une concentration du marché à l’image de celle des agences de notation de crédit […]. Le danger est que la vision qui s’impose soit américaine, donnant la priorité aux critères ESG uniquement s’ils affectent la performance financière de l’entreprise, avec une approche dite de matérialité simple." Malgré vingt ans de consolidation et de reconfigurations, les méthodes d’évaluation restent difficilement comparables. Investisseurs et entreprises doivent naviguer dans une cartographie en pleine recomposition. En Europe, le recul réglementaire dit "Omnibus", qui assouplit certaines obligations de reporting extrafinancier, ajoute une nouvelle confusion en plus de la coexistence de standards concurrents.
Cacophonie
Un manque d’uniformisation qui pose de vrais problèmes. Dans un article publié en 2022, Aggregate Confusion : The Divergence of ESG ratings, Florian Berg, Julian F. Kölbel et Roberto Rigobon repèrent de fortes divergences entre les notations ESG des agences, liées principalement aux différences de méthodes de mesure, de périmètre et de pondération. Cette hétérogénéité alimente l’incertitude pour tous les acteurs. Résultat : un véritable casse-tête pour le marché. Les investisseurs, noyés sous une multitude de scores parfois contradictoires, peinent à évaluer la performance ESG des entreprises et à construire des portefeuilles durables de manière fiable.
Standardisation
Depuis le 1er janvier 2025, l’Union européenne encadre strictement les agences de notation ESG pour renforcer la fiabilité et la comparabilité de leurs évaluations. Les fournisseurs doivent désormais obtenir un agrément de l’AEMF, garantir l’intégrité de leurs méthodes et limiter les conflits d’intérêts. Cette réglementation répond à un secteur fragmenté, où il est difficile pour les investisseurs et les entreprises de s’y retrouver. L’objectif est clair : établir des critères ESG uniformes afin de fournir des informations fiables et comparables et faciliter des décisions d’investissement plus éclairées. Pour Michelle Van Weeren : "L’homogénéisation absolue des critères n’est pas souhaitable, car la diversité des approches permet aussi de mettre la finance au service de la transition écologique et sociale, en revanche, imposer plus de transparence peut aider à réduire l’opacité et donner aux investisseurs, ainsi qu’aux entreprises notées, plus de clarté". En espérant un jour y voir plus clair.
Céline Toni


