Directrice financière du groupe hôtelier Accor depuis 2023, Martine Gerow a bâti toute sa carrière à des postes de direction financière, au sein de grandes entreprises internationales. Elle revient sur son parcours et ses passions, sans omettre les perturbations géopolitiques qui affectent l’économie mondiale.

Décideurs. D’où venez-vous et quel est votre parcours ?

Martine Gerow. Franco-américaine, je suis née en France où j’ai grandi avant de partir aux États-Unis pour suivre un MBA à Columbia après un master ob­tenu à HEC. J’ai ensuite vécu dix ans outre-Atlantique, six ans à Londres, puis deux ans à Madrid.

J’ai démarré ma carrière de manière assez classique dans le conseil, au Boston Consulting Group à New York. Ensuite, je me suis dirigée vers le corporate en restant plus de douze ans chez PepsiCo sur des postes financiers et stratégiques. En 2002, j’ai décidé de rentrer à Paris en rejoignant Danone comme directrice financière monde de la division boissons, avant de prendre un poste corporate regroupant consolidation et contrôle de gestion. Par la suite, avant d’arriver chez Accor en 2023, j’ai eu quatre postes de directrice financière groupe dans des entreprises de diverses tailles dans les secteurs agroali­mentaires, et des services B2B.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?

Je suis entrée dans le monde de la direc­tion financière par hasard, je n’ai jamais fait de plan de carrière. L’objectif de deve­nir CFO groupe s’est construit plus tard, au fil de mon parcours. Au cours de mon expérience dans le conseil, je me suis aper­çue que j’avais un attrait pour le business. C’est ce qui m’a motivée à plonger au coeur du réacteur du corporate. Je ne suis pas une technicienne de la finance, j’aime aborder les sujets de manière analytique et structurée, guidée par la curiosité et une soif constante d’apprendre : pour rendre intelligible et actionnable ce qui semble complexe. Mon métier se réinvente sans cesse, il me permet de garder une énergie positive et un sentiment de progression continue. Finalement, compte tenu de ma volonté d’influer sur les décisions de l’en­treprise, et de ma démarche analytique, la finance cochait beaucoup de cases.

Je ne m’ennuie jamais dans ce métier, j’apprends tous les jours. C’est cela qui m’anime au quotidien. Mon travail dé­pend aussi beaucoup de la culture d’entre­prise qui varie lorsqu’on occupe ce poste dans un groupe mondial qui rassemble de nombreuses nationalités avec des cultures différentes. Cela demande une certaine flexibilité managériale qui me stimule.

Enfin, le rôle de CFO d’un grand groupe permet de couvrir des domaines très diffé­rents. On peut traiter aussi bien de sujets généraux de performance opérationnelle, d’allocation de capital, ou de transforma­tion digitale, et également de sujets plus « techniques », comme la consolidation, le financement, ou la fiscalité. Si je ne suis pas une experte dans chacun de ces do­maines, je dois en maîtriser les grandes lignes pour poser les bonnes questions.

La curiosité semble être le fil conduc­teur de votre carrière. Est-ce elle qui vous a poussé à travailler dans des sec­teurs aussi variés ?

Ma carrière est le fruit d’une succes­sion d’opportunités. Je me suis parfois plus amusée dans certains métiers que dans d’autres, mais j’ai toujours ap­pris. À chaque étape, je me suis posé les mêmes questions : est-ce que je vais continuer à apprendre ? Est-ce que je construis quelque chose ? Est-ce que ce poste va me stimuler intellectuellement ? Et surtout, est-ce que le duo CEO-CFO va fonctionner ?

Justement, comment fonctionne ce duo CEO-CFO chez Accor ?

Certains CEO sont très proches du finan­cier, d’autres moins. Chez Accor, je dispose d’une grande autonomie. Cette confiance est vitale. Elle conditionne la qualité de la relation et il faut la construire rapidement. Elle est primordiale pour réussir à être transparent dans l’identification des oppor­tunités et des zones de risque que peuvent présenter certaines décisions stratégiques.

"Certains CEO sont très proches du finan­cier, d’autres moins. Chez Accor, je dispose d’une grande autonomie. Cette confiance est vitale."

En tant que directrice financière, je ne délivre pas directement la performance, mais je dois faire en sorte qu’elle soit maîtrisée et donc identifier en amont les opportunités comme les écueils à éviter. J’ai un rôle de « gardien du temple », ce qui implique de conserver ma vigilance tout en restant solidaire de la direction prise par la société.

Au cours de votre carrière, un dossier vous a-t-il particulièrement marqué ?

Deux dossiers me viennent à l’esprit. Le premier, lorsque j’étais directrice gé­nérale adjointe en charge des finances chez SoLocal. J’ai piloté la restructuration financière des Pages jaunes. J’ai beaucoup appris durant cette période : après avoir été habituée durant des années à gérer la croissance, j’ai dû gérer la décroissance brutale d’une activité. Comme je le disais précédemment, je ne suis pas une experte financière, mais l’enjeu de mon métier réside dans la capacité à construire les briques nécessaires pour affronter de nou­veaux enjeux et, dans ce cas, convaincre les créanciers de soutenir l’entreprise dans son refinancement.

Le second dossier est celui de l’IPO de American Express Global Business Travel au New York Stock Exchange, en 2022. Un secteur particulièrement atteint par le Covid-19 deux ans auparavant. Ce fut donc une opération complexe pour la­quelle nous avons procédé en deux temps, avec un SPAC suivi d’un dé-SPAC. Même si le titre n’a pas performé comme nous l’espérions, je reste satisfaite de la manière dont nous avons réalisé la cotation dans un contexte difficile et de tout ce que j’ai pu construire au cours de cette transaction.

Quelle est votre formule miracle pour conserver un équilibre entre vie profes­sionnelle et personnelle ?

Il n’y a pas de formule magique, chacun doit s’efforcer de trouver sa propre ré­ponse. Ce n’est pas toujours facile. En période de restructuration financière, notamment, l’instabilité fait partie du quotidien, par nature. De mon côté, je suis mariée et mère de deux enfants. Si j’ai rarement été présente pour les accompagner à l’école, j’ai toujours veillé à préserver du temps pour les moments im­portants, que ce soit la lecture du soir ou un échange sur leurs choix de vie et cloisonner autant que possible les sujets professionnels. Je pratique aussi différentes activités pour décompresser : yoga, tennis, golf, course à pied ou ski, lorsque c’est la saison. Tou­jours sans esprit de compétition, l’objectif est de relâcher la pression. Si je ne suis pas stressée, mes équipes le sont moins.

Je cultive aussi ma curiosité en lisant, en jardinant, ou en voyageant quand je le peux. J’ai toujours quatre livres sur ma table de chevet. Lire, chaque soir, m’aide à retrouver un équilibre et à libérer mon esprit.

Aujourd’hui, la direction financière est particulièrement affectée par les ten­sions géopolitiques, environnementales ou numériques. Quelle est votre vision de ces bouleversements ?

Concernant les conflits géopolitiques, la tendance de fond va vers une fragmen­tation croissante du monde des affaires. Jusque-là, nous étions dans une écono­mie globalisée, à la recherche d’économies d’échelle et de standardisation de nos échanges, mais aujourd’hui nous devons revoir nos stratégies, notamment concer­nant la supply chain afin d’avoir un ancrage plus local pour réduire notre dépendance vis-à-vis des mouvements géopolitiques ou les tarifs douaniers imposés par l’admi­nistration Trump.

"Aujourd’hui nous devons revoir nos stratégies, notamment concer­nant la supply chain afin d’avoir un ancrage plus local."

Pour la transition énergétique, si, pour certains elle est en perte de vitesse, chez Accor nous avons l’ambition de contri­buer à la maîtrise de notre empreinte en­vironnementale. Nous avons mis en place plusieurs programmes visant à encourager l’économie circulaire, réduire la consom­mation de plastique, d’eau et d’énergie. Comme nous ne sommes pas propriétaires de nos hôtels, tout l’enjeu réside dans notre capacité à engager et motiver nos partenaires propriétaires à nous accompa­gner dans ce mouvement.

Pour finir, où vous voyez-vous dans dix ans ?

Je reste ouverte aux possibilités. J’aimerais retrouver le chemin des études, mais plu­tôt dans les domaines de l’art ou de l’his­toire, deux matières que j’apprécie.

 

🔎 Parcours

  • 1987 : commence sa carrière au BCG
  • 1989 : rejoint le groupe PespiCo comme manager corporate business planning, gravit les échelons et devient directrice du développement et de la stratégie du groupe
  • 2002 : entre chez Danone comme directrice financière de la division boissons Monde avant d’être promue directrice du contrôle financier du groupe
  • 2007 : intègre le groupe espagnol Campofrio Food Group en tant que Senior Vice Presidente Finance
  • 2010 : rejoint le groupe Solocal au poste de DGA finance
  • 2017 : rallie American Express Global Business Travel en tant qu’EVP Finance
  • 2023 : devient CFO du groupe Accor
 

 

 Propos recueillis par Tom Laufenburger

Société citée :

ACCOR HOTELLERIE AFFAIRES & LOISIRS

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