Élue début 2026 à la présidence du CNAJMJ, Florence Tulier-Polge prend ses fonctions dans un contexte économique marqué par un niveau inédit de défaillances d’entreprises. Simplification du droit des entreprises en difficulté, diffusion des outils de prévention et adaptation du modèle français de restructuration face aux mutations économiques : la nouvelle présidente détaille les priorités de son mandat et livre son analyse de la conjoncture.

DÉCIDEURS. Début 2026, vous avez été élue à la tête du CNAJMJ. En ce début de présidence, quels sont les grands chantiers que vous souhaitez porter ?

Florence Tulier-Polge. Dans ce contexte économique très tendu, le CNAJMJ continue avant tout de mobiliser les quelque 500 administrateurs et mandataires judiciaires pour accompagner au mieux les entreprises et leurs dirigeants. Dans cette logique, l’une de nos priorités est claire : simplifier le droit des entreprises en difficulté. Le droit des procédures collectives s’est construit par strates
successives de réformes depuis plus de quarante ans. Le résultat aboutit à un code de commerce devenu extrêmement complexe, parfois illisible pour les chefs d’entreprise. Nous travaillons donc, à la demande du Gouvernement et avec l’ensemble des acteurs – tribunaux de commerce, avocats, experts-comptables –, à un chantier très concret de simplification et d’accélération des procédures, notamment pour les TPE, les PME et les entrepreneurs individuels. L’objectif est double et consiste à rendre les procédures plus compréhensibles pour les dirigeants et plus rapides dans leur mise en œuvre. Ce travail est engagé depuis près d’un an de manière très opérationnelle. Un texte pourrait être élaboré et prêt à l’examen avant la fin de la législature.

L’Observatoire des données économiques du CNAJMJ a publié son rapport annuel sur les défaillances d’entreprises. Quelle est votre lecture des chiffres clés de cette étude ?

Les chiffres confirment une réalité. Nous sommes entrés dans une période durable de défaillances élevées. En 2025, 68 057 procédures collectives ont été ouvertes, un niveau jamais atteint, y compris lors de la crise financière de 2008. Il faut toutefois bien comprendre la dynamique : après la crise sanitaire, les aides publiques avaient provoqué une chute artificielle des défaillances. À partir de 2023, nous avons observé un phénomène de rattrapage très rapide.

Aujourd’hui, celui-ci est largement derrière nous. Mais le nombre de défaillances se stabilise à un niveau historiquement élevé. La hausse ralentit, mais cela signifie que nous sommes probablement entrés dans un plateau durable de restructurations d’entreprises.

"Le rattrapage post-Covid est désormais quasiment terminé. Pourtant, le niveau de défaillances reste élevé."

Le bilan 2025 confirme un niveau de défaillances supérieur au pré-Covid, mais avec une nette décélération de la hausse. S’agit-il selon vous d’un plateau conjoncturel ou d’un changement de cycle plus structurel ?

Nous sommes probablement face à un phénomène plus structurel qu’un simple cycle conjoncturel.

Le rattrapage post-Covid est désormais quasiment terminé. Pourtant, le niveau de défaillances reste élevé. Cela traduit en réalité des transformations profondes dans certains secteurs économiques.
Plusieurs facteurs jouent simultanément :
• l’évolution des modes de consommation, qui affecte notamment le commerce ou la restauration,
• certaines crises sectorielles, comme la crise du logement qui pèse fortement sur la construction.

Nous sommes donc dans une phase de recomposition économique, où certaines entreprises doivent se restructurer pour s’adapter.

Quels sont les secteurs les plus touchés par ces difficultés ? Quelles en sont, selon vous, les causes principales ?

En 2025, nous observons une augmentation des difficultés, particulièrement marquée, dans le secteur agricole et viticole. Dans la viticulture, les régions du sud-ouest sont notamment touchées.
Cette situation s’explique par :
• le changement des habitudes de consommation ;
• les aléas climatiques ;
• et des tensions sur les marchés internationaux, notamment liées aux droits de douane et aux difficultés d’exportation vers la Chine ou les États-Unis.

Ce qui est nouveau, c’est que l’ensemble de la filière est désormais concerné, y compris des exploitations ou des maisons historiquement solides.

Les procédures de prévention demeurent, en volume, très en deçà des procédures collectives. Quels freins identifiez-vous encore pour expliquer le faible recours au mandat ad hoc et à la conciliation ?

Nous nous félicitons du nombre de procédures de prévention, qui a quasiment doublé depuis la période pré-Covid, pour atteindre plus de 9 000 par an. C’est une évolution très positive. Elle montre que les procédures amiables sont mieux connues des dirigeants d’entreprise, et qu’ils anticipent davantage leurs difficultés.

Ces procédures sont très efficaces : elles permettent de négocier avec les créanciers, de restructurer la dette ou de trouver de nouveaux financements avant d’entrer dans une procédure judiciaire. Le principal frein reste culturel. De nombreux dirigeants arrivent encore trop tard devant le tribunal, lorsque la situation de trésorerie est déjà trop dégradée. L’enjeu pour les prochaines années est donc de continuer à diffuser cette culture de l’anticipation.

"La hausse des défaillances est plus marquée en France que dans le reste de l’Europe."

À la lumière des données de votre bilan, comment situez-vous la situation française par rapport à celle de nos partenaires européens d’abord en matière de niveau de défaillances, mais aussi de prévention et de traitement des difficultés des entreprises ?

La hausse des défaillances est plus marquée en France que dans le reste de l’Europe depuis la sortie de la crise sanitaire : elles ont progressé d’environ 150 % depuis 2021 en France, contre près de 85 % dans l’Union européenne. Cela s’explique en grande partie par l’ampleur des dispositifs de soutien mis en place pendant le Covid. Le "quoi qu’il en coûte" a été particulièrement important en France, ce qui a fortement freiné les défaillances pendant quelques années avant de produire un effet de rattrapage.

Il faut toutefois nuancer les comparaisons internationales, car les systèmes juridiques sont différents. En France, une procédure collective n’entraîne pas forcément la disparition de l’entreprise : une part importante correspond à des procédures de sauvegarde ou de redressement, dont l’objectif est justement de permettre la poursuite de l’activité. Chez nos voisins, la logique est souvent différente : une part significative des procédures aboutit à une liquidation rapide.

C’est une spécificité importante du modèle français, qui privilégie la restructuration des entreprises et la préservation de l’emploi plutôt qu’une liquidation.

"La priorité est d’encourager les dirigeants à intervenir plus tôt dans le traitement de leurs difficultés."

Quelles évolutions du cadre juridique ou des pratiques professionnelles vous paraissent prioritaires pour renforcer la détection précoce des difficultés en 2026 ?

La priorité est d’encourager les dirigeants à intervenir plus tôt dans le traitement de leurs difficultés. Le droit français offre une palette d’outils très efficace, mais trop d’entreprises arrivent devant le tribunal lorsque la situation est déjà très dégradée.

Dans les dossiers les plus complexes, notamment lorsqu’il y a des financements structurés ou des LBO, la phase amiable joue un rôle déterminant. Elle permet d’établir un diagnostic objectif de la situation de l’entreprise, d’identifier les positions de chaque catégorie de créanciers et de poser les bases d’une négociation équilibrée entre dirigeants, actionnaires et prêteurs. De plus en plus, la réussite d’une restructuration judiciaire dépend de ce travail préparatoire. Les procédures amiables permettent notamment de préparer les discussions avec les créanciers et l’organisation des classes de parties affectées, qui seront ensuite utilisées dans une éventuelle procédure de sauvegarde ou de redressement.

Il ne faut donc pas voir cette phase amiable comme un moyen de retarder une fin inévitable, mais au contraire comme un outil d’efficacité qui permet d’anticiper et d’augmenter les chances de restructuration.

Enfin, nous serons particulièrement attentifs aux évolutions du droit européen, notamment concernant les projets liés à la directive Insolvency 3 et au futur "28e régime". Comme je le disais, la France dispose aujourd’hui d’un modèle équilibré qui privilégie la continuité de l’entreprise et la sauvegarde de l’emploi, et nous sommes très attachés à préserver ces spécificités.

Propos recueillis par Béatrice Constans