Entre hausse des défaillances industrielles, effets de contagion et enjeux juridiques autour du superprivilège, Antonin Blanckaert, directeur général de l’association pour la gestion du régime des créances salariales, détaille les tendances observées, les secteurs les plus sollicités et les mécanismes qui assurent la protection des salariés au quotidien.

 Décideurs.  Avec la multiplication des redressements, les interventions de l’AGS ont récemment explosé, qu’avez-vous constaté sur l’état du tissu économique et sur les tendances qui se dessinent ?

Antonin Blanckaert. Le cœur de mission de l’AGS est de verser des avances lorsque les fonds disponibles dans l’entreprise ne permettent pas de régler l’intégralité des créances salariales dans le cadre d’une procédure collective. En 2025, nous avons avancé 233 millions d’euros, un triste record, puisqu’ en 52 ans d’existence jamais un tel niveau n’a été atteint, même à la suite de la crise financière de 2008. L’AGS est, par ses fonctions, confrontée en temps réel aux mutations économiques, et même s’il les débuts d’année ne sont pas forcément symptomatiques d’une tendance, force est de constater que ce que nous avons observés en 2025 semble se prolonger en 2026.

Comment expliquez-vous cette explosion des montants d’avance ?

Il y a inévitablement un effet post-crise sanitaire. La fin du soutien aux entreprises, notamment des PGE, a inévitablement généré un effet de rattrapage en matière de défaillances. Une partie des difficultés des entreprises en 2025 et 2026 s’expliqueront par ce rattrapage, même si cet effet va devenir marginal puisque les derniers PGE devront être remboursés en 2026.

Ce qui explique le niveau extrêmement élevé des avances de l’AGS, c’est principalement la combinaison de plusieurs phénomènes inquiétants : la conjoncture internationale, les fluctuations des prix des matières premières et de l’énergie, le contexte géopolitique, les surcapacités de production de certains pays et la concurrence internationale avec notamment la multiplication des barrières douanières. A cela, s’ajoute le contexte politique français qui provoque inévitablement un attentisme des entreprises en matière d’investissement et une réduction de certaines dépenses de fonctionnement. Ces phénomènes génèrent des effets collatéraux sur les sociétés sous-traitantes, nous l’avons observé à travers un regain de faillites dans le secteur du service aux entreprises. Le cumul de ces trois dimensions explique que nous aboutissions en 2025 à un niveau d’avances jamais atteint depuis 1974.

"La particularité des derniers mois est l’augmentation inquiétante des défaillances d’entreprises dans l’industrie qui est devenu le premier secteur d’intervention pour l’AGS"

Quels sont les secteurs dans lesquels vous êtes le plus intervenus ?

L’industrie, le commerce, les services aux entreprises et la construction sont les principaux secteurs pour lesquels l’AGS est amenée à intervenir. Cela tient à leur poids dans l’économie et au fait qu’ils concentrent beaucoup de main-d’œuvre, et plus il y a de salariés, plus le volume d’avances est important.

La particularité des derniers mois est l’augmentation inquiétante des défaillances d’entreprises dans l’industrie qui est devenu le premier secteur d’intervention pour l’AGS en 2025.  De 373 millions d’euros d’avances en 2024, nous sommes passés à 444 millions l’année dernière. C’est une augmentation importante par rapport aux autres secteurs. Le deuxième secteur pour lequel nous sommes intervenus est le commerce avec 318 millions euros d’avances en 2024, contre 358 millions en 2025. Cette hausse, moins rapide que pour l’industrie, s’explique par la disparition des commerces de proximité et les difficultés du retail. Le commerce en ligne, qui a explosé pendant la crise sanitaire, a durablement modifié les comportements de consommation. Le troisième secteur est celui des services aux entreprises avec 387 millions d’avances en 2024 contre 354 millions en 2025. Nos interventions sont restées contenues en 2025 du fait notamment, du développement de l’IA qui contribué amortir les faillites. Les investissements dans la technologie ont tempéré la baisse nette que nous avons pu constater dans les autres types de services aux entreprises. Enfin, la construction reste structurellement un secteur d’intervention majeur. Les difficultés du secteur de l’immobilier, le ralentissement économique, le morcellement du tissu d’entreprises et la contraction des dépenses publiques font de la construction un secteur durablement demandeur d’avances financières.

"les procédures collectives d’entreprises industrielles de plus de 50 salariés ont augmenté de 75 %"

Comment expliquez-vous l’augmentation de plus de 30 % de la part de l’industrie dans vos interventions ?

 Entre 2015 et 2018, l’industrie représentait environ 25 % de nos interventions, dans un contexte de désindustrialisation chronique. Entre 2019 et 2023, cette part est tombée autour de 15 %. À partir de 2024, et avec une nette accélération en 2025, l’industrie a repris un poids important dans nos volumes. L’année 2025 a été marquée par des défaillances d’entreprises de grande taille, à titre d’exemple, les procédures collectives d’entreprises industrielles de plus de 50 salariés ont augmenté de 75 %. Nous observons une fragilisation des entreprises de taille intermédiaire comme des grands groupes. Le nombre d’emplois concernés explose, et les emplois industriels sont souvent qualifiés, donc mieux rémunérés, ce qui augmente mécaniquement le volume des avances. Cette évolution suscite une inquiétude réelle sur ce qui est en train de se jouer dans le tissu industriel.

L’année 2026 débute avec plusieurs annonces de redressements judiciaires. Que peut mettre en œuvre l’AGS pour permettre les rebonds ?

La multiplication des redressements dans l’industrie est redoutable en raison de l’effet de contagion. Lorsqu’une entreprise industrielle tombe, sa chute se diffuse par capillarité vers ses sous-traitants et à tout l’écosystème économique. On l’a vu en 2025 dans le secteur de la chimie, notamment avec la liquidation de Vencorex en Isère, un groupe producteur de chlore et d’hydrogène. Au-delà des enjeux de souveraineté, cette liquidation a entraîné un effet domino sur la filière dont nous n’avons probablement pas encore vu tous les effets. Pour autant, les dispositifs de l’AGS permettent de limiter la casse, lorsqu’ils sont utilisés en amont. Le dossier Brandt est un exemple emblématique. A la suite du placement en placement en liquidation de la société, mi-décembre 2025, les créances salariales ont été réglées en 24 heures grâce à la mobilisation exceptionnelle de l’AGS. Nous traitons 80 % de nos avances en 48 heures, quand en Allemagne, par exemple, le délai est de 2 à 3 mois.

Anticipez-vous une hausse des montants à avancer ?

Pour 2026, les projections sont légèrement inférieures à celles de 2025. Nous estimons que nos interventions devraient se situer autour de 2,2 milliards d’euros d’avances et que le nombre d’entreprises en défaillance devrait se situer légèrement en deçà de 2025. La collaboration avec les mandataires judiciaires restera déterminante pour garantir l’équilibre financier du régime.

"Quand l’AGS avance des créances dites "super privilégiées", elle en récupère en moyenne 60%. Ce taux tombe à 10% quand elles sont privilégiées, et à 2% quand elles sont chirographaires"


Avec les records de montants avancés en 2025 par l’AGS et un contexte économique qui reste incertain, la pérennité du modèle économique de l’AGS est-elle aujourd’hui assurée ?

L’AGS est le système de protection des salariés le plus protecteur au monde. Il repose sur deux sources de financement qui garantissent sa robustesse et sa résilience. La première, les cotisations patronales, représentent environ deux tiers de nos ressources. Elles sont fixées aujourd’hui, et ce depuis juillet 2024, à 0,25% de la masse salariale. Le tiers restant provient des "récupérations". C’est un sujet qui suppose une attention permanente des administrateurs et mandataires judiciaires, car le remboursement régulier de l’AGS contribue à la pérennité et à l’équilibre du régime. Ces deux sources de financement assurent le caractère protecteur du système français, et c’est pour garantir sa pérennité que l’AGS bénéficie du rang de créancier superprivilégié. Lorsque ce mécanisme est fragilisé, l’équilibre du système l’est aussi. En 2025, grâce aux décisions prises par les organisations patronales et à notre collaboration renouvelée avec les partenaires des procédures collectives, nos sources de financement ont permis de couvrir nos dépenses et, au regard des prévisions dont nous disposons à date, l’année 2026 devrait se situer dans la même dynamique.


Qu’est-ce qui pourrait fragiliser demain le financement de l’AGS ?

L’AGS n’a pas vocation à générer de la trésorerie, mais nous devons rester à l’équilibre pour assurer la garantie des salaires. Si le super privilège n’est pas officiellement remis en cause, des évolutions jurisprudentielles régulières élargissent le champ de couverture de la garantie et fragilisant parfois nos sources de financement menaçant cet équilibre subtil. Quand l’AGS avance des créances dites "super privilégiées", elle en récupère en moyenne 60%. Ce taux tombe à 10% quand elles sont privilégiées, et à 2% quand elles sont chirographaires. La fragilisation de cet équilibre ne rendrait service ni aux entreprises, ni aux partenaires, ni aux salariés.

 

 

Propos recueillis par Céline Toni