Malgré une chute de 45 % du nombre d’opérations au premier semestre 2026, les montants levés progressent de 51 % en France et de 60 % en Europe. Le dernier baromètre d’In Extenso Innovation Croissance révèle un marché du capital-risque où les capitaux se recentrent sur quelques entreprises de l’IA, de la deeptech ou de la santé, au risque de fragiliser le renouvellement de l’écosystème.
Capital-risque : les méga-levées masquent une concentration inédite des investissements en France
Le marché du venture capital poursuit sa transformation. Selon le baromètre semestriel publié par In Extenso Innovation Croissance, en partenariat avec l’Essec Business School et France Angels, les start-up françaises ont levé 4,9 milliards d’euros au premier semestre 2026, soit une progression de 51 % sur un an. Une performance qui contraste toutefois avec la forte baisse du nombre de transactions : seules 258 opérations ont été recensées, un recul de 45 % par rapport au premier semestre 2025.
Cette tendance se traduit aussi à l’échelle européenne. Les montants investis atteignent 44 milliards de dollars (+60 %), alors que le nombre de tours recule lui aussi de 45 %. Avec 17,3 milliards de dollars levés, le Royaume-Uni conserve largement sa première place, devant l’Allemagne (6,8 milliards) et la France (5,8 milliards). Conséquence directe de cette concentration, le ticket moyen atteint désormais 14,7 millions de dollars en Europe, contre 19,2 millions d’euros en France, soit près de trois fois plus qu’un an auparavant.
En France, les dix plus importantes levées de fonds représentent à elles seules près de 2,5 milliards d’euros, soit plus de la moitié des montants investis sur le semestre. Les opérations d’AMI – Advanced Machine Intelligence, Alan ou encore Pennylane illustrent cette concentration de capitaux sur un nombre limité d’acteurs.
Du « flight to quality » au « flight to sovereignty »
Pour les auteurs du baromètre, le phénomène dépasse le simple retour des investisseurs à la prudence. Le marché ne connaît pas tant un « flight to quality » qu’un véritable « flight to sovereignty ». Le capital reste disponible, mais il se dirige prioritairement vers des entreprises capables de répondre à des enjeux jugés stratégiques pour l’Europe : intelligence artificielle, deeptech, infrastructures technologiques, cybersécurité, défense, la transition énergétique ou la santé.
Les dynamiques de ce dernier secteur illustrent l’ensemble du paradigme de marché. Les montants levés bondissent de 90 % pour atteindre 1,23 milliard d’euros, quand le nombre d’opérations chute de 53 %. Les investisseurs privilégient désormais les plateformes numériques matures, les medtechs à forte barrière technologique et les biotechs les plus avancée comme Alan, Dental Monitoring ou UroMems.
Le marché tend ainsi vers un modèle à deux vitesses : quelques scale-up capables d’attirer des tours de plusieurs centaines de millions d’euros, face à un tissu de jeunes entreprises dont l’accès au financement se complique
Même constat dans l’énergie et le climat. Le secteur enregistre seulement 35 opérations (-49 %), mais les montants progressent de 23 % pour atteindre 523 millions d’euros. Les financements se concentrent sur les technologies considérées comme critiques pour la souveraineté énergétique, qu’il s’agisse des réacteurs nucléaires de nouvelle génération, de l’hydrogène naturel, du stockage électrique ou encore des solutions de décarbonation industrielle.
Un risque croissant pour l’amorçage européen
Si cette concentration favorise l’émergence de champions technologiques, elle soulève également une inquiétude pour le renouvellement de l’innovation. Les segments du seed et du pre-seed demeurent les plus fragilisés, les investisseurs exigeant désormais des niveaux de maturité technologique, de traction commerciale et de visibilité financière nettement plus élevés. Le marché tend ainsi vers un modèle à deux vitesses : quelques scale-up capables d’attirer des tours de plusieurs centaines de millions d’euros, face à un tissu de jeunes entreprises dont l’accès au financement se complique.
Le constat est d’autant plus préoccupant que l’Europe reste en retrait sur le marché des sorties. D’après les données relayées par le baromètre, les exits d’entreprises financées par le capital-risque représentent seulement 71 milliards de dollars en Europe, contre 681 milliards en Amérique du Nord et 448 milliards en Asie. L’Europe ne capterait ainsi qu’environ 6 % de la valeur mondiale des exits, limitant le recyclage des capitaux dans l’écosystème.
C’est probablement le principal enseignement du premier semestre : le marché ne manque plus de capitaux, mais ceux-ci se concentrent désormais sur un nombre toujours plus réduit d’entreprises considérées comme stratégiques. Une dynamique susceptible de faire émerger de futurs leaders européens, mais qui pose la question du financement des innovations de demain et de la capacité de l’écosystème à renouveler son vivier de start-up.
Tom Laufenburger