La montée des tensions géopolitiques contraint le marché du capital-investissement à recomposer ses priorités. En Europe, aux États-Unis et en Chine, fonds privés, capitaux publics et grands donneurs d'ordre redessinent ensemble les contours d'une économie stratégique en cours de reconfiguration.

La question de la souveraineté s'est imposée ces dernières années comme un axe structurant du capital-investissement. Le retour de la guerre en Europe a fragilisé les chaînes d'approvisionnement en matières premières, ravivant des tensions inflationnistes sur un marché déjà ébranlé par la crise du Covid-19. Face à ces chocs successifs, les fonds d'investissement se repositionnent vers des secteurs longtemps tenus à distance pour leur sensibilité politique. Investir dans la défense, c'est désormais financer une part de souveraineté.

Une Europe qui se réveille, encore en ordre dispersé

En France, le marché demeure dynamique, mais son orientation vers les secteurs régaliens reste timide. C'est précisément ce que cherche à corriger Bpifrance avec son fonds " Bpifrance Défense ", ouvert aux particuliers, depuis 2024, doté d'une taille cible de 450 millions d'euros et d'un ticket d'entrée fixé à 500 euros. L'initiative est symboliquement forte — elle rapproche l'épargne privée des enjeux de défense, de cybersécurité et de souveraineté technologique —, mais sa portée reste limitée un an après : en avril 2026, le fonds n’a réussi à lever péniblement que 100 millions d'euros sur l'objectif annoncé.
Les grands groupes industriels demeurent au cœur du dispositif. En France, Thales incarne le lien entre commande publique, industrie et marchés financiers : le franchissement par BlackRock du seuil de 5 % de son capital illustre l'appétit croissant des fonds privés pour le secteur coté. En Allemagne, Rheinmetall emprunte une trajectoire différente, en cédant sa division civile Power Systems au groupe industriel privé Aequita afin de se recentrer sur ses clients militaires. Au Royaume-Uni, c'est le fonds de capital-risque de l'OTAN qui structure la dynamique : soutenu par vingt-quatre pays alliés et doté de plus d'un milliard d'euros, il finance les technologies de défense de demain. Son investissement dans SatVu, spécialiste britannique de l'imagerie thermique par satellite, s'inscrit dans une trajectoire renforcée par une hausse budgétaire programmée à 0,2 % du PIB d'ici 2027.

Si l'Europe dispose des compétences, des entreprises et de l'épargne, elle n'a pas encore la profondeur de marché des États-Unis. La dynamique de croissance est néanmoins réelle : dans le seul secteur de la défense, la valeur des opérations de private equity est passée de 2,3 milliards de dollars au dernier trimestre 2024 à 5,9 milliards en début 2026.

"Investir dans la défense, c'est désormais financer une part de souveraineté".

Les États-Unis : le capital comme instrument de puissance

Le marché américain opère dans une autre dimension. Susceptible d'atteindre 1 200 milliards de dollars à l'horizon 2034, le private equity américain est à l'origine d'environ 25 % des opérations réalisées en Europe — un chiffre qui avait atteint 40 % en 2022, selon une étude Pitchbook, à la faveur de la reprise post-Covid.
Cette position dominante repose sur une commande publique fédérale comme levier central. Selon le CSIS, un centre de recherche américain, environ 10 milliards de dollars de fonds fédéraux ont été engagés en échange de participations dans des sociétés liées à la sécurité nationale, couvrant les semi-conducteurs, les minerais critiques et l'énergie nucléaire. Le " Buy American Act " structure cette orientation en priorisant l'approvisionnement domestique, il réduit la dépendance aux chaînes d'approvisionnement asiatiques — là où l'Europe reste, pour l'heure, fortement exposée.
Le marché prend par ailleurs une forme hybride : les besoins demeurent publics, mais leur financement repose de plus en plus sur des fonds d'investissement et des capitaux privés. Des groupes tels que Lockheed Martin, Northrop Grumman, RTX ou General Dynamics bénéficient directement de la hausse des tensions géopolitiques. Les investisseurs restent toutefois attentifs aux délais de production et aux incertitudes budgétaires. Dans la défense, bien que la demande publique soit forte, la croissance des groupes du secteur dépend de leur capacité industrielle à livrer, autrement dit, la guerre gonfle les carnets de commandes, elle ne génère pas nécessairement des profits immédiats.

La Chine : quand le privé sert la stratégie nationale

La Chine présente un modèle à part. Un haut responsable militaire chinois, cité par le South China Morning Post, appelait récemment à confier un rôle accru aux entreprises privées dans la recherche sur les secteurs stratégiques — dont la défense —, précisément pour contourner l'effet des sanctions occidentales sur l'innovation militaire. Le manque de présence de fonds privés au sein du secteur de la défense pousse la Chine à rééquilibrer son marché avec des fonds publics.
Hormis ces subventions étatiques, le secteur de la défense chinoise peine à rivaliser avec ses homologues français et américains qui investissent 2,1 % et 3,4 %, respectivement, de leur PIB, là ou la Chine n’y consacre que 1,7 %. Pour rattraper ce retard, les fonds parapublics misent sur les entreprises privées spécialisées dans la défense, augmentant ainsi leur capital. À l’horizon de 2026, la Chine prévoit ainsi une augmentation de 7 % du budget militaire, soit l’équivalent de 238,7 milliards d’euros — une valeur qui demeure 3,5 fois inférieure au budget des États-Unis.

Trois modèles, une même urgence

La comparaison entre les trois grandes zones fait apparaître trois logiques distinctes face à une même contrainte. Les États-Unis investissent pour réduire leurs dépendances et consolider leur avance technologique. La Chine mobilise tardivement un écosystème hybride, dans lequel les entreprises privées sont subventionnées par des entités publiques ciblant la progression de la souveraineté militaire. L'Europe, elle, monte en échelle tout en maintenant son équilibre — attirer le capital privé sans céder le contrôle de ses entreprises stratégiques et soutenir la défense sans sacrifier les exigences de transparence, liées aux normes ESG. Un équilibre difficile, mais dont dépend en grande partie sa capacité à peser dans l'économie mondiale de demain.


Salma Trafi


Retrouvez l'intégralité de notre dossier spécial consacré au rôle du private equity dans la souveraineté nationale et européenne.