Une opération de private equity transforme le patrimoine d’un dirigeant, mais rarement sa couverture d’assurance. Immobilier, actifs passion, patrimoine international : les angles morts se multiplient lorsque les actifs s’accumulent. Benjamin Robert, associé chez Clever, conseil en assurance, alerte sur les risques d’une couverture devenue inadaptée.

Décideurs. Existe-t-il aujourd'hui une corrélation directe entre un événement de liquidité post-opération de PE et la couverture des actifs mobiliers et immobiliers ?

Benjamin Robert. La corrélation est directe : tout événement de liquidité recompose le patrimoine d’un dirigeant. Dès qu’un dirigeant réalise un cash-out, ses actifs changent de dimension. Ses usages évoluent, ses projets personnels se transforment. Ce nouveau statut patrimonial appelle automatiquement un changement d’approche sur le plan assurantiel. Un nouveau conseil que les assureurs classiques ne sont pas toujours en mesure de couvrir.

La résidence principale n’est-elle pas aujourd’hui l’actif le plus sous-assuré des entrepreneurs post-cession ?

Lorsqu’un entrepreneur réalise une opération de liquidité, son patrimoine change rapidement de dimension, alors même qu’il reste extrêmement mobilisé par ses activités. Dans ce contexte, beaucoup engagent des rénovations importantes sur leur résidence principale, acquièrent une résidence secondaire ou investissent dans du mobilier et des équipements de grande valeur, sans penser à adapter leurs contrats d’assurance en conséquence. Le réflexe consiste souvent à conserver le contrat historique souscrit plusieurs années auparavant auprès de leur assureur traditionnel, qui n’est pas toujours structuré pour accompagner ce nouveau niveau d’exposition. Nous voyons ainsi régulièrement des résidences principales fortement sous-assurées, avec des contrats mis en place il y a dix ou quinze ans et jamais réévalués. Ni l’évolution du mobilier ni l’augmentation des coûts de reconstruction n’ont été intégrées. Le risque financier peut pourtant être considérable. En cas de sinistre, la règle proportionnelle de capitaux s’applique : un assuré couvert à hauteur de seulement 50 % de la valeur réelle de son bien verra son indemnisation réduite dans les mêmes proportions.

En pratique, comment recalibrez-vous un contrat d’habitation lorsqu’un dirigeant voit son patrimoine changer d’échelle ?

C’est précisément à ce stade que le travail de coordination avec les family offices prend tout son sens. Ceux avec lesquels nous collaborons ont désormais le réflexe de nous intégrer très tôt dans les opérations. Lorsqu’un entrepreneur engage des travaux importants sur sa résidence principale, nous intervenons immédiatement pour mettre en place une assurance tous risques chantier ainsi qu’une dommages-ouvrage. La première est essentielle, car une multirisque habitation classique cesse généralement de couvrir le bien pendant les travaux. Sans cette garantie spécifique, un incendie lié au chantier peut laisser un propriétaire sans indemnisation. La seconde reste toutefois fondamentale. Nous avons récemment accompagné un client ayant rénové entièrement sa maison avec des prestations très haut de gamme. Quelques mois après la fin du chantier, des infiltrations sont apparues derrière une installation en marbre dans une salle de bains et se sont propagées jusqu’au plafond de la cuisine. Sans dommages-ouvrage, les expertises contradictoires deviennent extrêmement longues. Personne ne souhaite démonter les plaques ni prendre la responsabilité du sinistre. Résultat : plusieurs mois après la découverte du problème, le client ne pouvait toujours plus utiliser sa douche. Avec une assurance dommages-ouvrage correctement mise en place, l’assureur aurait immédiatement financé les réparations avant de se retourner lui-même contre les entreprises concernées.

"Acheter une voiture de collection, une montre rare ou une oeuvre d’art est relativement simple. Les difficultés commencent souvent au moment de l’assurance".

Pourquoi les actifs passion (art, bijoux, yacht…) sont-ils souvent mieux achetés que protégés ?

Ces actifs représentent généralement les premières acquisitions plaisir après un événement de liquidité. Acheter une voiture de collection, une montre rare ou une oeuvre d’art est relativement simple. Les difficultés commencent souvent au moment de l’assurance. Ces actifs sont fréquemment détenus à travers des sociétés patrimoniales rattachées à une holding. C’est là que la structuration devient sensiblement plus complexe. Sur l’automobile haut de gamme, par exemple, peu d’assureurs interviennent au-delà de certains montants. Les notions de valeur agréée, d’expertise ou de garanties spécifiques deviennent essentielles. La complexité s’accroît encore lorsque les véhicules sont détenus par des sociétés assimilées à des professionnels de l’automobile. Les assureurs ont généralement très peu d’appétence pour ce type de structure. Nous avons déjà dû accompagner certains clients dans une restructuration complète de leurs sociétés afin de rendre leur parc assurable. Le même phénomène existe dans l’univers nautique. Assurer un yacht ne consiste pas uniquement à couvrir le navire lui-même. Il faut également mettre en place une responsabilité de l’armateur, assurer l’équipage, choisir le pavillon adéquat et structurer correctement les sociétés de détention. Une voiture à plusieurs centaines de milliers d’euros, un bateau à plusieurs millions ou une collection d’art significative ne s’assurent pas comme des biens ordinaires. Cela nécessite une véritable structuration.

Pourquoi les patrimoines internationaux deviennent-ils souvent incohérents sur le plan assurantiel après une opération de PE ?

L’internationalisation du patrimoine ajoute un niveau de complexité supplémentaire. Lorsqu’un entrepreneur détient des biens dans plusieurs pays, la gestion traditionnelle atteint rapidement ses limites. Un assureur local ou un agent général n’a généralement pas la capacité de couvrir des actifs situés à l’étranger. Grâce aux assureurs spécialisés avec lesquels nous travaillons, nous pouvons installer des polices internationales couvrant plusieurs résidences situées dans différents pays avec un interlocuteur unique. Cette logique s’applique également pour les bijoux, les montres ou les oeuvres d’art. Certains collectionneurs possèdent des actifs répartis entre plusieurs juridictions, parfois même en circulation permanente. L’automobile illustre parfaitement cette complexité. Nous avons récemment accompagné un client achetant un véhicule en France destiné ensuite à être utilisé principalement en Espagne, où il est résident fiscal. Dans ce type de situation, il est possible de dissocier les garanties. Une police internationale peut couvrir le dommage au véhicule tandis que la responsabilité civile reste soumise aux réglementations locales. Nous avons ainsi construit un programme hybride : les véhicules espagnols étaient couverts localement pour la responsabilité civile et les garanties de base, tandis qu’une police umbrella internationale venait compléter les plafonds de garantie et les couvertures spécifiques.

L’assurance patrimoniale est-elle appelée à devenir un sujet stratégique dans le wealth planning post-opération ?

Le wealth planning consiste précisément à structurer, développer et transmettre un patrimoine dans le temps. Cette logique ne peut fonctionner sereinement si les actifs ne sont pas correctement protégés. Dans un environnement marqué par la multiplication des catastrophes naturelles et par une sophistication croissante des patrimoines privés, l’assurance devient une composante stratégique. Au-delà de la protection des risques, il existe également un véritable sujet de pilotage au quotidien. Certains clients peuvent recevoir plusieurs dizaines d’avis d’échéance par an répartis entre leurs sociétés patrimoniales, leurs résidences et leurs actifs internationaux. Une prime impayée peut entraîner une suspension de garantie. Et lorsqu’un client pense être couvert alors qu’il ne l’est plus, les conséquences peuvent être extrêmement lourdes. Sur les profils high net worth, l’assurance patrimoniale est donc devenue un sujet majeur. Le rôle d’un acteur spécialisé consiste précisément à apporter cette vision globale et cette capacité de coordination. Car, au fond, l’assurance ne révèle réellement sa valeur qu’au moment du sinistre.