Le risque éthique des organisations augmente, en raison d’une plus grande révélation des pratiques (affaire Epstein) et de nombreuses " sentinelles " de la société civile (régulateurs, ONG, médias, lanceurs d’alertes). Or, le risque éthique est souvent mal maîtrisé par les investisseurs, qui se limitent généralement à une " due diligence " et une veille, sans contrôler l’efficacité de la prévention. Un éclairage apporté par Jean-Baptiste Siproudhis, associé chez Aethica-Compliance. 

Le sujet de l’éthique des affaires n’est pas encore suffisamment intégré et maîtrisé, car il ne repose pas sur un corpus réglementaire homogène, mais sur un ensemble diffus de normes, de bonnes pratiques et d’attentes sociétales. Sa prise en compte exige une approche transversale et une expertise encore rare au sein des organisations. Pourtant, c’est un risque à forte exposition et à forts enjeux, car il est intimement lié à la réputation des organisations.

Une exposition croissante des organisations au risque éthique

Les organisations sont aujourd’hui de plus en plus exposées au risque éthique sous l’effet cumulé de plusieurs facteurs structurants.

  1. Une pression accrue de la société civile Les attentes de la société civile en matière d’intégrité et de transparence se sont considérablement renforcées depuis les années 2010. Cette évolution s’est traduite en 2025 par une multiplication des mobilisations citoyennes contre la corruption à travers le monde (Brésil, Liban, Pérou, Roumanie, printemps arabe)1, amplifiée par les réseaux sociaux.
  2. La montée en puissance des " sentinelles ". Les acteurs engagés dans la détection et la dénonciation des pratiques non éthiques se sont multipliés ; ONG, lanceurs d’alerte et médias d’investigation jouent aujourd’hui un rôle clé dans la révélation des comportements non éthiques². Le Consortium international des journalistes d’investigation s’inscrit dans cette évolution. Ce réseau mondial, à l’origine des enquêtes " Panama Papers " (2016) et " Pandora Papers " (2021), a profondément transformé la capacité d’investigation à l’échelle internationale.
  3. Une amplification du risque éthique par la digitalisation La digitalisation des échanges facilite la captation, la conservation et la diffusion massive d’informations sensibles. Les grandes révélations récentes (Offshore Leaks, Panama Papers, Pandora Papers, l’affaire Epstein) illustrent cette capacité nouvelle à exposer rapidement des pratiques non éthiques à l’échelle mondiale. L’IA va encore accélérer cette évolution.
  4. Un risque réputationnel immédiat et durable Dans ce contexte, une simple controverse éthique peut suffire à affecter durablement la réputation d’une organisation. L’impact est désormais " e-media " : la condamnation de la société civile échappe aux mécanismes classiques de réparation, y compris judiciaires. La perte de confiance peut précipiter la situation économique d’un opérateur. Plusieurs entreprises ont ainsi vu leur valorisation fondre dans les heures qui ont suivi la révélation de controverses éthiques3.

 

L’éthique comme critère d’accès aux marchés

La vérification de l’existence de controverses éthiques constitue désormais un prérequis pour les grands donneurs d’ordre, investisseurs et acteurs publics. Ceci résulte notamment de la loi Sapin II en France (2016), qui impose des dispositifs de prévention de la corruption incluant l’évaluation des tiers. Mais, au-delà de la contrainte réglementaire, c’est bien la gestion du risque réputationnel qui motive cette vigilance accrue. Les conséquences sont directes : exclusion de marchés, difficultés d’accès au financement, perte d’attractivité, voire, remise en cause de la pérennité du modèle économique. Les investisseurs présents dans les instances de gouvernance peuvent également exposer leur propre responsabilité pour défaut de vigilance ou implication indirecte dans des pratiques non éthiques4 .Ces évolutions traduisent une extension progressive du champ de responsabilité des acteurs financiers, désormais attendus non seulement sur leurs performances économiques, mais aussi sur leurs choix d’investissement.

Les limites de la due diligence classique

Face à ces enjeux, les investisseurs recourent classiquement à des outils de veille d’actualité et de due diligence visant à identifier en substance la présence ou non sur les listes de sanctions, la présence de personnes politiquement exposées dans l’organisation ou la presse négative. Cette approche, bien que nécessaire, demeure insuffisante. Elle présente une limite majeure : elle est tournée vers les pratiques passées, et ne permet pas d’anticiper les risques émergents ou futurs. Ainsi, la réalisation d’une due diligence sans remontée d’alerte peut donner une illusion de sécurité, alors même que les facteurs de risque demeurent présents. À l’inverse, une organisation ayant connu des incidents passés peut avoir profondément renforcé sa gouvernance et présenter aujourd’hui un profil maîtrisé.

Vers une approche dynamique du risque éthique

Afin de mieux appréhender le risque éthique, il convient de faire réaliser une cartographie des risques intégrant 5 les attentes des parties prenantes en matière d’éthique des affaires 6, d’évaluer puis de contrôler la pertinence des dispositifs de gouvernance et de contrôle interne mis en place (moyens mis en oeuvre, ressources, compétences, alertes, restitution des non-conformités). Cette dernière dimension est essentielle en ce qu’elle permet de distinguer un dispositif de " façade ", d’un dispositif réellement efficace.

Conclusion

La prévention du risque éthique constitue un facteur déterminant de confiance des parties prenantes d’une organisation, de protection de sa réputation, de sa valeur, et de sa durabilité. Les investisseurs ont une capacité d’influence autant qu’une responsabilité renforcée à cet égard. L’enjeu justifie qu’ils contrôlent davantage la capacité des organisations à prévenir les crises futures, en phase avec les attentes de la société civile.

 

1 Transparency International, Global Corruption Report
2 Le nombre d’ONG a connu une croissance exponentielle, passant d’environ 10 000 organisations internationales en 2000 à plus de 40 000 en 2020. Union of International Associations, Yearbook of International Organizations.
3 Orpea a perdu de plus de 80 % de sa capitalisation en 2022 après des révélations sur des pratiques non éthiques internes (ouvrage Les Fossoyeurs, enquêtes judiciaires en cours).
4 Aux États-Unis, la jurisprudence issue de l’affaire Caremark (1996) impose aux administrateurs une obligation de supervision des risques, y compris éthiques, dont la méconnaissance peut engager leur responsabilité.
5 Lutte contre la corruption, le blanchiment et le financement du terrorisme, respect des sanctions internationales, le respect des règles de concurrence, des droits humains, la protection des données personnelles.