Face à la montée en puissance des besoins capacitaires européens, le financement des projets contribuant à la compétitivité et à la résilience de l’économie s'impose comme une priorité stratégique. Véronique Gratiot revient sur l'évolution de l’approche des banques et les obstacles qui persistent pour mobiliser les capitaux nécessaires.
Véronique Gratiot (ING France): " La souveraineté européenne se construit autant dans la défense que dans l'énergie et la donnée "
Décideurs. Le financement de la souveraineté est devenu un sujet stratégique pour les banques européennes. Comment avez-vous structuré cette activité au sein d’ING ?
Véronique Gratiot. ING compte parmi les grandes banques systémiques européennes et nous avons, de longue date, associé les enjeux de durabilité à ceux de compétitivité. Depuis deux ans, nous avons restructuré notre organisation pour intégrer explicitement les questions de résilience et de souveraineté, avec une approche par filière industrielle : télécoms, institutions financières, transports, énergie. Le pôle défense a été créé en juillet 2025. Depuis Paris, nous coordonnons l’ensemble du secteur avec une quarantaine de spécialistes répartis dans vingt-quatre pays, en Europe. En moins d’un an, plus de 150 dossiers ont été examinés par notre Defence Engagement Committee, une instance qui articule conformité, contraintes réglementaires et évaluation sectorielle. Environ un tiers de ces dossiers ont déjà donné lieu à un engagement.
Les besoins de financement que vous traitez concernent-ils principalement les grands groupes ou l’ensemble de la chaîne industrielle de défense ?
Les besoins concernent l’ensemble de l’écosystème. Notre intervention s’articule autour de trois axes. Le premier cible les grands industriels, notamment au moyen des crédits-export et de mécanismes de garantie de paiement. Le deuxième s’adresse aux fonds d’investissement spécialisés dans la défense : nous leur apportons des lignes de liquidité pour accélérer leurs investissements dans des entreprises de la BITD, et intervenons en parallèle en financement LBO sur les sociétés sous-jacentes. Cette complémentarité est particulièrement utile pour des sociétés de taille intermédiaire, souvent positionnée sur des technologies duales. Enfin, nous nous appuyons sur notre réseau de business banking dans plusieurs pays européens, notamment aux Pays-Bas, en Belgique, en Roumanie et en Pologne, afin de financer directement des PME et ETI sur la base des contrats et créances détenus auprès des grands acteurs du secteur.
Depuis la guerre en Ukraine, la notion de souveraineté semble s’être élargie, comment cette évolution se traduit-elle dans votre analyse ?
Nous sommes passés d’une logique de mondialisation à une logique de sécurisation des chaînes de valeur. La défense ne peut plus être analysée isolément. Elle dépend d’abord de l’énergie. Les industries de défense figurent parmi les plus consommatrices, et la disponibilité de cette ressource est devenue un facteur de compétitivité à part entière. Elle dépend aussi du numérique, les capacités de traitement des données, le cloud ou l’intelligence artificielle jouent désormais un rôle central dans les systèmes de défense. Cette approche nous conduit à examiner l’ensemble des infrastructures critiques. Notre expérience dans le financement des centres de données, par exemple, nous donne une connaissance approfondie des problématiques énergétiques associées. Nous avons également financé des opérations liées aux télécommunications spatiales et aux matières premières critiques. Les métaux stratégiques, notamment ceux utilisés dans les batteries et l’électronique, sont devenus des éléments déterminants de la résilience industrielle européenne. En définitive, la souveraineté européenne se construit autant dans la défense que dans l’énergie et la donnée.
Les industriels de défense évoquent régulièrement les difficultés d’accès au financement. Cette situation évolue-t-elle réellement ?
La perception du secteur a profondément évolué ces dernières années. Les enjeux de sécurité et de souveraineté ont conduit les acteurs financiers à revoir leur positionnement. Pour autant, le sujet reste complexe. Les établissements financiers doivent composer avec des cadres réglementaires stricts, des politiques de conformité exigeantes et des impératifs de transparence élevés. La question n’est donc pas seulement celle de la disponibilité des capitaux, mais de la capacité à analyser correctement les risques et à comprendre les spécificités de ce secteur.
ING était présente à Eurosatory. Que révèle ce salon sur l’évolution de l’écosystème européen de défense ?
L’édition 2026 a mis en évidence un paradoxe. Le financement était omniprésent dans les débats, nourris de discussions associant institutions européennes, investisseurs et industriels. Pourtant, les acteurs bancaires restaient relativement peu visibles, alors que la montée en puissance des capacités de défense européenne nécessitera des besoins de financement considérables que les États, à eux seuls, ne pourront couvrir. Le salon a, par ailleurs, confirmé l’internationalisation du secteur, avec une présence marquée d’industriels européens, mais aussi d’acteurs venus d’Asie ou du Moyen-Orient. Le financement s’impose comme l’un des leviers essentiels de la montée en puissance industrielle européenne. Le secteur financier n’y occupe pas encore toute la place que ce rôle suppose, mais la dynamique est engagée.
Propos recueillis par Céline Toni