Les tensions géopolitiques ont replacé la défense européenne au sommet des priorités politiques et industrielles des pays, en France comme sur l’ensemble du continent. Ce basculement stratégique a progressivement levé les obstacles à l’entrée des fonds de capital-investissement, longtemps tenus à l’écart du secteur. Les investisseurs privés se trouvent désormais face à une contradiction, partagés entre tirer parti d’un assouplissement réglementaire pour financer les besoins de la défense et composer avec les impératifs de souveraineté.

La défense est sur toutes les lèvres. Le dernier salon Eurosatory organisé à Paris n’a fait que le confirmer : démonstrations de puissance, innovation technologique et impératifs de souveraineté replacent le secteur au coeur des discussions. Un mouvement qui fait écho à l’allocution présidentielle prononcée le 2 mars 2026, depuis l’Île Longue : " Cette cathédrale de notre souveraineté, symbole de l’engagement constant de notre pays pour la dissuasion nucléaire depuis maintenant plus de 65 ans. " La défense a retrouvé son rang d’enjeu stratégique, notamment depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. " L’Ukraine a été le réveil du grand public, mais pour les connaisseurs du secteur, les signaux existaient déjà depuis longtemps et compte tenu de l’actualité, nous pouvons supposer largement que les tensions géopolitiques sont amenées à durer ", commente Jean von Polier, associé à la tête du secteur Défense au sein de PwC France et Maghreb.

Le financement privé à la rescousse ?

De Bruxelles à Paris, les annonces budgétaires se succèdent. Conséquence directe pour l’écosystème industriel : la nécessité de financer une montée massive des capacités de production et d’innovation. Dans le même temps, l’OTAN invite ses membres à renforcer leur effort de défense à 5 % de leur PIB d’ici 2035. L’Europe a adopté le plan ReArm Europe en 2025, destiné à soutenir les capacités de défense au niveau de l’Union. Le plan prévoit de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros, dont 150 milliards d’euros de prêts via le nouvel instrument SAFE, en faveur de la défense européenne. Au-delà de l’aspect purement budgétaire, l’objectif est clair : alléger les formalités administratives, stimuler le financement public, et attirer massivement les capitaux privés pour consolider la BITDE (La base industrielle et technologique de défense européenne). Le livre blanc Pour une défense européenne, préparation à l’horizon 2030, poursuit la même logique en appelant à l’approfondissement du marché de la défense et à l’assouplissement des obstacles réglementaires. En France, la loi de programmation militaire 2024-2030 consacre une enveloppe de près de 413,3 milliards d’euros aux armées. Ces montants publics ne suffiront pas à répondre à l’ensemble des besoins : l’appel au financement privé et notamment aux acteurs du capital- investissement s’impose comme un complément incontournable.

ESG vs Défense, vers la fin du bras de fer ?

Principal verrou de l’investissement privé dans la défense : l’ESG. De nombreux fonds classés Article 8 ou Article 9 au sens du règlement SFDR ont mis en place des stratégies d’exclusion intégrant l’armement, non en raison d’une interdiction réglementaire, mais sous l’effet des attentes de leurs investisseurs et de leurs thèses ESG. Le cadre évolue. Les institutions européennes ont progressivement clarifié les choses. La directive européenne Defence Readiness Omnibus, adoptée en juin 2025 renforce la BITD européenne en facilitant l’accès aux financements et en simplifiant certains mécanismes administratifs. L’idée n’est plus de pointer du doigt le secteur de la défense comme inconciliable avec les critères ESG. L’enjeu est de prendre une voie alternative en révisant leur interprétation : ces fonds peuvent investir dans le secteur dès lors que l’investissement respecte le principe de " ne pas causer de préjudice significatif ". C’est ce que confirmait Nathalie Tubiana, directrice des finances et de la politique durable du groupe Caisse des Dépôts déclarant dans les colonnes de l’Agefi, dès avril 2025 : " Nos experts ont conclu que ni la réglementation européenne encadrant les pratiques ESG et ISR (taxonomie, CSRD, SFDR), ni les principes de l’investissement responsable n’excluaient le secteur dans son ensemble. " La question est désormais ailleurs : qui, aux côtés du public, peut combler les besoins croissants du secteur ?

Rassurer les acteurs du private equity

Un frein paralyse néanmoins les acteurs du private equity. Si l’assouplissement des critères, notamment ESG, vise à les inciter à venir dans la défense, le durcissement des contrôles des investissements étrangers (IEF), destiné à protéger les actifs stratégiques des prises de contrôle extracommunautaires et la politisation des dossiers ternissent l’entrain pour le secteur. Même discours au niveau européen. L’enjeu prend tout son sens au moment de la sortie : un investissement réussi dans une entreprise stratégiquepeut devenir difficile à céder si un acquéreur étranger entre en jeu. " C’est une véritable limite dont il faut parler. Si un fonds investit dans une entreprise française qui devient un succès majeur, une acquisition étrangère peut être bloquée par la DGA, en particulier un rachat par un acteur non européen. C’est un frein réglementaire important qui reste pleinement d’actualité ", estime Jean von Polier. Il convient donc de rassurer, pour susciter l’intérêt. Des initiatives prennent place dans l’écosystème, comme le lancement en juin 2025 du Club des investisseurs dans la défense. Le but ? Attirer du financement vers les 4 500 entreprises de la BITD. Un club réunissant plus de 60 fonds du capital-investissement, dont Weinberg Capital qui vient de lancer en parallèle un second véhicule, baptisé WCP Eiréné Développement, de 120 millions d’euros orienté small-cap, dans la défense. Tikehau et Ardian sont également de la partie. Pour cela, une meilleure lisibilité des process de cession, un dialogue en amont avec la DGA sont autant de pistes pouvant débloquer les choses, un point avancé par Mathias Burghardt, directeur général délégué, et vice-président du comité exécutif d’Ardian, également membre du Club des investisseurs de la défense, dans un article des Échos de juin 2025. "Une appréhension qui doit ne pas prendre racine ", précise Nicolas Grangier, responsable de la sécurité économique de la DGA, qui, également dans Les Échos en septembre 2025, précise que " sur les 130 dossiers environ soumis au contrôle des investissements étrangers, qui ont concerné des entreprises travaillant au profit de la défense, aucun n’a fait l’objet d’un refus en 2024 ".

Faut-il aller plus loin ?

Certains plaident pour une intégration de la défense dans la taxonomie verte européenne. Les partisans font valoir qu’une telle reconnaissance permettrait de renforcer l’attractivité du secteur et de mieux valoriser la contribution de l’industrie de défense à la résilience et à la souveraineté européennes. Ses détracteurs y voient nécessairement un risque majeur. Celui de s’éloigner fondamentalement des objectifs environnementaux initiaux et d’éroder la crédibilité de la finance durable. Le débat reste ouvert. Un autre chantier pourrait modifier la donne : le projet de révision du règlement SFDR 2.0, en discussion depuis novembre 2025. Au menu : clarifier la classification des produits financiers durables, alléger certaines obligations de reporting, et assurer la lisibilité pour les investisseurs notamment. Louise Piette, experte ESG au sein de WeeFin, précise dans Décideurs Patrimoine de novembre 2025 , que la réforme proposait " l’introduction de trois nouvelles catégories réglementaires, qui remplacent les attentes informelles liées aux articles 6, 8 et 9. Les produits " sustainable ", " transition " et " ESG basics " définissent désormais trois niveaux d’ambition distincts et compréhensibles ". Une évolution susceptible d’offrir aux acteurs du private equity un cadre plus lisible pour investir davantage dans le secteur. « Il existe déjà des garde-fous importants. Le contrôle des exportations constitue déjà un garde-fou majeur », explique Jean von Polier. Le point n’est donc pas de déréglementer mais de trouver un point d’équilibre entre encadrer et inciter les investissements.

 

Alexandre Lauret


Retrouvez l'intégralité de notre dossier spécial consacré au rôle du private equity dans la souveraineté nationale et européenne.