Longtemps considéré comme une niche communautaire, le marché halal français attire pourtant des investisseurs de premier plan. Azeddine Bahi, responsable administratif et financier de l'ARGML — organisme de certification halal - décrypte les ressorts d’un marché en pleine construction.

Avec six milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel en France et une croissance régulière de 5 à 6 % par an, le marché halal change d’échelle. Il ne répond pas uniquement à une demande confessionnelle, près de 30 % des consommateurs de produits halal ne sont pas musulmans, et suscite l’intérêt de fonds d’investissement.

Un marché fragmenté, donc une opportunité

Historiquement dominé par le circuit de proximité — boucheries, restauration indépendante —, le secteur présente encore un fort degré de fragmentation. C'est précisément ce que les investisseurs ont identifié. "Le marché évolue mais il reste fragmenté, ce qui crée des opportunités", analyse Azeddine Bahi. Des acteurs spécialisés coexistent avec des groupes généralistes qui ont décidé de lancer leurs propres gammes halal, à l'instar du groupe Amalric avec Isla Délices.

Les opérations de capital les plus emblématiques illustrent cette dynamique. Quick, entièrement certifié halal dans l'ensemble de ses restaurants, a été acquis en 2021 par le fonds HIG Capital avec une valorisation à l’époque inférieure à 600 millions d’euros, et qui oscillerait entre 800 millions et un milliard d'euros aujourd’hui, avec une hausse de 50 % de son chiffre d'affaires d’après Azeddine Bahi. Dans la même lignée, O'Tacos est passé dans le giron de KKR, G La Dalle dans celui de Tikehau Capital. Des fonds généralistes de premier rang qui ont donc pris position en capitalisant sur l’attractivité économique d’une certification confessionnelle.

"Le marché évolue mais il reste fragmenté, ce qui crée des opportunités", analyse Azeddine Bahi, responsable administratif et financier de l'ARGML 

La certification, pierre angulaire de la valeur

Pour ces investisseurs, la certification halal, perçue comme un gage de traçabilité et de rigueur dans le contrôle des étapes de production, a progressivement rejoint dans l'esprit des acheteurs d'autres labels de qualité, à l'image du bio. "On ne se lance pas sur le halal si on n'a pas compris les codes, le marché et ses attentes", insiste Azeddine Bahi. Une certification qui implique des contrôles spécifiques sur la chaîne de production, et in fine, un actif immatériel à travers la confiance du consommateur. En parallèle, la labellisation ouvre aussi des débouchés à l'export car les accréditations françaises sont reconnues notamment au Moyen-Orient, offrant aux opérateurs certifiés un passeport vers l'international.

Une résilience conjoncturelle et des angles morts agricoles

Le marché halal présente une caractéristique précieuse en temps de crise, "Il résiste à toutes les crises conjoncturelles", confirme Azeddine Bahi. Certes, le Ramadan constitue un temps fort commercial, mais la consommation halal s'est largement banalisée au fil des saisons et chez divers profils de consommateurs. Mais tous les relais de croissance n’ont pas encore été exploités. En parallèle des réseaux de distribution, et de la création de marques, la production agricole mériterait d’être davantage investi. La filière ovine, dont dépend en grande partie la production halal, est à plus de 50 % tributaire des importations en raison de la disparition de nombreux cheptels français, et la production halal représente aujourd'hui 20 % de la production animale totale du pays. Pour des investisseurs à la recherche de relais de croissance, le redéploiement d'exploitations agricoles orientées halal constituerait, selon Bahi, une piste à exploiter pour dynamiser l'ensemble de la filière agricole française.

 

Céline Toni