Pour Mark Kepeneghian, CEO de Lise, la Bourse ne joue plus pleinement son rôle de financement des PME et ETI industrielles. Lise, nouvelle place boursière, agréée par l’AMF, entend relancer l’accès aux marchés pour les entreprises de la base industrielle et technologique de défense (BITD). Son lancement est prévu en 2026 avec une première IPO attendue au deuxième trimestre.
Mark Kepeneghian (Lise): "Il faut refaire de la Bourse un outil de financement, pas seulement de cotation"
Décideurs. L’Observatoire des introductions sur Euronext Paris fait état d’une chute historique des IPO de PME. Comment analysez-vous ce décrochage ?
Mark Kepeneghian. La chute des IPO de PME est spectaculaire, mais elle ne constitue que la partie visible d’un problème plus large, celui du financement en fonds propres de notre tissu productif. La Bourse a longtemps été un outil majeur de financement de l’économie réelle. Aujourd’hui, elle est devenue principalement un outil de cotation. Ce basculement pose un problème structurel, notamment pour les PME industrielles qui ont besoin de capitaux pour financer leurs capex et leurs cycles de croissance à long terme. Il existe une volonté européenne de relancer les introductions en Bourse, notamment à travers le Listing Act. Au--delà du cadre réglementaire, l’enjeu central est celui de l’adaptation du modèle. Le format actuel des marchés ne correspond plus aux besoins ni aux capacités des PME.
Quelles sont, selon vous, les principales barrières qui freinent aujourd’hui les PME et ETI dans leur accès aux marchés ?
Elles sont multiples. Il y a d’abord une question de coûts, car les IPO sont des processus lourds, onéreux et mobilisent de nombreux intermédiaires. À cela s’ajoutent les obligations de reporting et la complexité réglementaire souvent dissuasives pour des structures qui n’ont pas les équipes en interne pour absorber cette charge. Il y a aussi un sujet économique, le modèle traditionnel des marchés favorise les grosses opérations. Une introduction d’1milliards d’euros est bien plus rentable que la structuration de cents IPO de 10 millions d’euros. Or, ce sont précisément ces montants qui correspondent aux besoins des PME industrielles, avec, pour résultat, une offre de marché qui n’est pas calibrée pour elles. Ce n’est pas un manque de besoin, mais plutôt la nécessité d’adaptation des infrastructures de financement par les marchés.
"Les marchés actions fonctionnent aux horaires de bureau et restent largement pensés pour les institutionnels, ce ne sera pas le cas de Lise"
Lise entend répondre à cette inadéquation. En quoi votre modèle diffère-t-il ?
Lise a été agréée par les autorités françaises dans le cadre du régime pilote européen. Nous sommes aujourd’hui la première Bourse action en Europe reposant sur une infrastructure nativement "tokenisée". Concrètement, cela signifie que l’émission, le règlement, et la livraison des actions sont gérés au sein d’un environnement unifié. Cette architecture permet également d’industrialiser et de digitaliser le processus d’IPO, donc de réduire significativement les coûts et les délais. Nous voulons rendre réalistes des introductions de quelques millions d’euros, car pour une PME industrielle, ce niveau de fonds propres peut déclencher un effet de levier bancaire déterminant.
Vous insistez sur le rôle du retail. La mobilisation de l’épargne est-elle un levier dans votre modèle ?
Absolument. Les études de l’AMF montrent qu’il y a aujourd’hui plus d’investisseurs particuliers en crypto qu’en actions en France. Ce constat ne traduit pas un problème d’appétence pour le risque ou pour l’investissement, mais plutôt un problème d’accès et de distribution. Les marchés actions fonctionnent aux horaires de bureau et restent largement pensés pour les institutionnels, ce ne sera pas le cas de Lise qui sera ouverte 24h/24, 7j/7. Si l’on parvenait simplement à aligner la participation des acteurs du retail en actions sur des niveaux comparables à d’autres classes d’actifs, les flux générés seraient déjà largement suffisants pour financer des centaines de PME. Il ne s’agit pas de rediriger des centaines de milliards d’euros, mais de mobiliser une fraction marginale de l’épargne existante.
"L’introduction en Bourse se prête particulièrement aux entreprises de la BITD"
Vous ciblez en priorité les PME industrielles de la BITD. Pourquoi ce choix ?
Nous entretenons une longue relation avec la direction générale de l'armement, et travaillons sur ces sujets depuis cinq à six ans, y compris avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Les entreprises de la BITD ont un besoin structurellement élevé en fonds propres. Elles fonctionnent souvent sur des contrats pluriannuels, nécessitant d’engager des ressources importantes en amont. Aujourd’hui, leur niveau de capitalisation est insuffisant au regard de leurs carnets de commandes et de leur modèle économique. Ensuite, l’introduction en Bourse se prête particulièrement à ce secteur. L'émetteur dispose d’une visibilité complète sur son actionnariat. Les seuils boursiers s'appliquent strictement : chaque fois que vous dépassez 5% de détention du capital, des obligations de déclaration s’appliquent, ce qui en fait un système facilement gérable pour les PME et ETI de la BITD.
Le private equity peut-il être perçu comme un concurrent ?
Non, car nous ne sommes pas un investisseur, mais une infrastructure de marché. Le private equity investit en fonds propres. Les fonds peuvent parfaitement utiliser cette infrastructure pour participer aux IPO. Au contraire, une place plus efficiente, avec des coûts d’accès réduits et une meilleure liquidité, peut aussi bénéficier aux acteurs du capital-investissement.
Quand interviendra la première opération sur Lise ?
La première introduction est prévue au deuxième trimestre 2026. Nous avons obtenu l’agrément SNR DLT qui nous permet de cumuler le rôle de MTF et de CSD de l’ACPR et de l’AMF, nous sommes passés devant la Banque de France, la BCE et l'ESMA également.
Céline Toni