La plateforme américaine iCapital, qui gère 9 994 milliards de dollars d’actifs, s’associe à Tangible Markets pour fluidifier l’accès à la liquidité des fonds alternatifs. Leur partenariat entend structurer un marché secondaire plus transparent et efficace, pour attirer davantage de capitaux vers les actifs alternatifs à un moment où les conditions de financement se resserrent.
Khalil Hibri (Tangible Market) : “Le cadre Eltif 2.0 représente une formidable opportunité pour les investisseurs"
Décideurs. Vous avez fondé Tangible Market pour répondre aux besoins de liquidité dans le secteur du private equity, pouvez-vous revenir sur la genèse du projet ?
Khalil Hibri. Nathan Sutton et moi travaillions pour des sociétés de gestion, mais chacun dans des structures de taille plus modeste. Nous levions des fonds auprès de family offices, d’investisseurs individuels et d’autres structures de gestion de patrimoines. À plusieurs reprises, certains investisseurs demandaient des solutions de liquidité. Le GP pour lequel je travaillais devait alors racheter leurs parts. Évidemment, ce type de rachat n’est pas toujours possible au moment où l’investisseur en a besoin, il y a donc un risque de tension sur la disponibilité des capitaux. À l’inverse, nous avions observé que les grands investisseurs institutionnels cédaient régulièrement leurs participations sur le marché secondaire, qui devenait de plus en plus dynamique. Paradoxalement, nous avons constaté qu’il était plus facile de vendre 500 millions de dollars de private equity que 500 000 dollars. C’est ce déséquilibre que nous avons voulu corriger, et c’est ainsi qu’est né Tangible.
"Sur le plan réglementaire, le marché américain diffère beaucoup de l’Europe. Aux États-Unis, la fiscalité qui encadre les transactions sur le marché secondaire, est très stricte"
Vous avez annoncé un partenariat stratégique avec iCapital. Quels seront les principaux défis de cette intégration ? Comment vous y préparez-vous ?
K.H. : Comme iCapital est avant tout une entreprise technologique, comme nous, l’intégration ne sera pas un problème. Le véritable défi, est avec les grandes banques. Chaque acteur a ses propres règles et processus internes. Ce type d’intégration peut prendre jusqu’à un an. Sur le plan réglementaire, le marché américain diffère beaucoup de l’Europe. Aux États-Unis, la fiscalité qui encadre les transactions sur le marché secondaire, est très stricte. Cela demande de la flexibilité et de la patience. En Europe et en Suisse, ce sont plutôt les règles en matière de protection et de sécurité des données qui sont extrêmement exigeantes. C’est pourquoi nous avons conçu une plateforme très flexible, car il n’y a pas de solution standardisée : chaque établissement, selon sa taille, doit pouvoir bénéficier de sa propre architecture.
La liquidité reste l’un des principaux freins aux allocations dans les actifs non cotés pour de nombreux investisseurs. Selon vous, comment va évoluer le marché dans les prochaines années ?
K.H. : Le marché secondaire arrive à maturité. Chaque semaine, de nouveaux fonds secondaires voient le jour, chacun avec une stratégie différente. De grands fonds evergreen se lancent également sur ce marché. Cette dynamique apporte davantage de liquidité ; une véritable aubaine pour les investisseurs en manque de solutions de liquidité.
"Il faudrait investir dans l’ensemble de l’économie, dont une grande partie reste non cotée"
L’Eltif 2.0 et la modernisation du cadre des fonds alternatifs français vont-ils, selon vous, changer la manière dont les investisseurs considèrent les actifs alternatifs ? Ces réformes, combinées à la montée en puissance du private equity, de la dette privée et au durcissement des conditions bancaires, améliorent-elles la liquidité du marché ou risquent-elles de le freiner ?
K.H. : Le cadre Eltif 2.0 représente une formidable opportunité pour les investisseurs, il leur offre davantage de diversification. Aujourd’hui, les Bourses sont dominées par une poignée de valeurs technologiques, alors qu’il faudrait investir dans l’ensemble de l’économie, dont une grande partie reste non cotée. Cette nouvelle réglementation, très bien conçue, permet d’y accéder et j’espère vraiment qu’elle se développera. Investir dans ces fonds alternatifs devrait être plus simple et moins coûteux, que d’investir dans des fonds indiciels. Si la souscription à ces fonds est devenue plus facile, il faudrait aller encore plus loin. C’est un défi qui peut – et doit – être relevé. Cela nécessitera des GPs innovants alliés à la technologie. Le principal point d’attention concerne la commercialisation de ces fonds evergreen semi-liquides auprès des particuliers. Ils comportent toujours des périodes où les fonds sont bloqués, et si trop d’investisseurs veulent se désengager en même temps, cela entraînera inévitablement des tensions de liquidité. Nous structurons notre activité pour nous préparer à ce scénario.