Avec les nouvelles réglementations encadrant l’intelligence artificielle, les secteurs financiers s’ouvrent de plus en plus à l’usage de ces technologies. Les acteurs du secteur ne parlent plus seulement d’automatisation, mais de transformation des méthodes de travail et de nouveaux équilibres entre outils, expertise et responsabilité humaine.
L’IA : le nouvel alter ego des financiers
Longtemps cantonnée à des phases de tests ou à des usages ponctuels, l’intelligence artificielle franchit un cap dans le secteur de la finance et s’impose comme un outil de référence. Son usage se répand à divers rythmes et niveaux de maturité, mais suffisamment pour que les institutions financières, les fonctions financières et les cabinets de conseil implémentent cette technologie au quotidien.
Une nouvelle ère dans la finance
Pour un secteur régi par les traditions et une certaine rigidité, comme la finance, l’émergence de tels outils impose de nouveaux enjeux. Jusque-là, s’informer sur la gestion de son patrimoine, ou sur les actions amenées à perdre de leur valeur dans les prochains mois, relevait principalement des compétences des conseillers bancaires, des cabinets spécialisés, ou d’investisseurs expérimentés. Avec l’essor de cette nouvelle technologie, ces informations sont rendues largement accessibles, souvent gratuitement ou à moindre coût.
Ainsi, des tensions s’installent entre l’IA et le marché financier. L’expertise humaine, construite au fil des années se voit confronter à des outils capables de traiter et d’analyser un volume d’informations sans commune mesure avec le cerveau humain. Pourtant, la nécessité d’une intervention humaine demeure essentielle. C’est elle qui constitue le véritable facteur différenciant. L’enjeu ne réside plus dans une opposition entre l’IA et l’expertise humaine : il s’agit désormais de comprendre comment déployer ces outils, dans quelles conditions et pour quels cas d’usage, afin d’enrichir le travail réalisé par l’homme plutôt que de s’y substituer.
Pour les fonctions financières, l’IA s’impose comme un incontournable levier de création de valeur. Comme le souligne Alexis Sztejnhorn, Partner chez PMP Strategy : " 2026 marque un tournant, où l’on passe du Proof of concept (POC) à l’industrialisation. Cet outil devient ainsi un levier additionnel de transformation et d’efficacité à la fois en matière de productivité pour des activités souvent marquées par des tâches répétitives ". Dans certains cas, l’IA agit comme un assistant, dans d’autres, elle devient un véritable coéquipier.
Un outil anthropomorphique
D’après une étude de l’Autorité des marchés financiers (AMF), près de 83 % des usages de l’intelligence artificielle sont aujourd’hui orientés vers l’amélioration des processus et de la productivité des organisations quotidiennes. Dans ce contexte, l’IA se normalise au sein des entreprises et des agents d’intelligence artificielle sont « embauchés ». S’affichant comme l’alter ego des consultants, ces outils se chargent du " grunt work ", ces tâches ingrates, souvent répétitives, permettant aux professionnels de se concentrer sur des missions plus stratégiques.
Selon Pierre Le Corre, directeur associé chez PMP Strategy, il existe trois niveaux d’intégration de l’IA au sein des cabinets de conseil : " Le premier correspond à un usage basique, proche d’un moteur de recherche très performant ou d’automatisation de tâches simples. Le deuxième renvoie à des agents génériques, développés pour des besoins internes au sein du cabinet ou conçus pour certaines typologies de missions. Enfin, le dernier niveau est celui d’agents ultra spécifiques, créés pour un projet donné et complètement intégrés à l’équipe ". Ce découpage montre que l’IA n’est plus perçue comme un bloc uniforme, mais comme une boîte à outils modulable, adaptable selon les tâches, les métiers et surtout les attentes des clients.
De grands cabinets (EY, KPMG, PwC…) suivent cette dynamique afin de développer des services d’intelligence artificielle personnalisés grâce à des prompts efficaces définis à partir d’informations techniques propres à chaque cabinet. Cette approche constitue un levier de se différenciation sur un marché en forte accélération, qui s’apprête à se densifier, voire à se saturer dans les années à venir. Malgré cette volonté d’évoluer, ces cabinets ont tous un point en commun : placer l’humain au centre des transactions.
L’implication humaine dans l’IA
Bien que ses atouts dépassent ses limites, la vérification humaine reste un catalyseur de son bon fonctionnement, garantissant l’exactitude des informations générées et, en parallèle, augmentant la productivité en un temps réduit. L’arbitrage, quant à lui, reste humain. Dans la pratique, l’IA enrichit davantage la décision qu’elle ne la remplace.
Cette vigilance s’explique aussi par les limites actuelles de ces outils. Certaines sont d’ordre technique, d’autres tiennent à la nature même des métiers financiers, où la confidentialité des données représente un impératif majeur. Par ailleurs, dans les relations entre clients et investisseurs, elle reste attachée à la présence humaine. Sans elle, la fluidité des échanges pourrait être menacée par les incertitudes liées à l’IA : selon l’AMF, seuls 17 % des usages concernent la relation client, ce qui confirme le rôle encore central de l’humain.
Dès lors, l’IA est en mesure de fournir des réponses crédibles sur l’épargne, le crédit ou certains services bancaires. Mais elle ne remplace pas encore ce qui relève de l’interaction, de la confiance ou de l’accompagnement dans la durée. Comme le souligne Laure Lemaignen, Partner chez PMP Strategy : " L’essor de l’IA dans le secteur financier est potentiellement révolutionnaire mais c’est une révolution à maîtriser. En Europe, le cadre réglementaire est très présent, ce qui pousse à contrôler les risques. Mais il faut aussi faire attention à ne pas freiner l’innovation et donc la compétitivité ".
Enfin, l’IA, malgré son évolution fulgurante, ne signe pas la disparition des métiers de la finance ; elle en redessine les contours. Elle pousse les acteurs à repenser leurs processus et à innover en interne sur l’exécution de certaines tâches. Plus encore, elle renforce aussi une exigence fondamentale : celle d’apporter autre chose qu’une simple production d’informations. Dans cet environnement, les professionnels qui sauront combiner expertise, esprit critique et usage maîtrisé de l’IA prendront une longueur d’avance.
Salma Trafi