Pas moins de 500 000 entreprises vont être cédées dans les dix années à venir, 3 millions d’emplois sont concernés. À travers l’événement créé à l’initiative du gouvernement, Serge Papin, ministre des PME, dresse sa feuille de route pour faire face à cet enjeu d’une ampleur inédite.

Un demi-million de transmissions, 3 millions d’emplois concernés sur une décennie. Un tsunami de cessions et de reprises potentielles déferlant sur l’économie que le gouvernement érige en grande priorité nationale. Un enjeu de taille, à l’heure où les enjeux de souveraineté revêtent une importance significative : il s’agit de ne pas laisser des puissances étrangères ou des fonds d’investissement prendre le contrôle de secteurs clés pour la défense ou la sécurité alimentaire du pays. Un plan également primordial pour la préservation des compétences et des savoir-faire historiques de secteurs clés, mais aussi pour la vitalité des territoires, afin que tous puissent accéder aux leviers de la transmission d’entreprises.

Ce nombre élevé de successions concerne notamment les PME qui assurent le maillage des services de proximité sur le territoire. C’est pourquoi le ministre Serge Papin réunit depuis juillet 2025 l’ensemble de l’écosystème public et privé au sein du comité « Objectif Reprises », afin de concevoir un plan destiné à faire de ce pivot générationnel l’occasion de moderniser l’appareil de production français. Aux côtés de Patrick Martin, président du Medef, d’Amir Rez Tofighi, président de la CPME, et de Michel Picon, président de l’U2P, le ministre a dévoilé ce jeudi 23 avril les principaux axes de sa stratégie au cours d’un événement qui se veut le point de départ d’un élan national.

Freins psychologiques, réglementaires et financiers

Les trois dirigeants des principales organisations patronales ont chacun leur tour mis l’accent sur les freins à lever pour redorer le blason de la reprise d’entreprise, et surtout les faciliter. Patrick Martin a tout d’abord demandé de nouvelles initiatives, et notamment des garanties de financement pour faire face « aux dénis de certains chefs d’entreprises qui pensent être des surhommes ou des surfemmes qui n’envisagent pas la transmission de leur structure. »

Amir Reza-Tofighi a lui plaidé pour une plus grande stabilité économique et réglementaire, en prenant l’exemple de la réforme des managements packages utilisés aux cours d’opérations de LBO. « L’outil du man pack facilite une transmission progressive, il a été tué ici même par Bercy. Le même endroit où certains remettent aujourd’hui en cause le pacte Dutreil. Tant qu’on n’aura pas d’alignement entre toutes les parties prenantes et notamment de l’ensemble du gouvernement, nous n’arriverons pas à faire face à ce défi majeur. »

« La reprise de société est beaucoup plus sécurisante : 50 % des entreprises créées survivent au bout de 5 ans, c’est 80 % pour les sociétés transmises. », Amir Reza-Tofighi

Michel Picon, soucieux de faciliter la mise en relation entre cédant et repreneur, lui emboîte le pas : « Je ne comprends pas cet engouement de la jeunesse pour l’entrepreneuriat qui est un combat très difficile. La reprise est un projet tout aussi stimulant et moins contraignant. » Ses deux homologues corroborent : « la dynamique de la start-up nation est à saluer, nous avons besoin de créer la même pour la reprise d’entreprises », avance le président du Medef. Celui de la CPME lâche une statistique cinglante : « La reprise de société est beaucoup plus sécurisante : 50 % des entreprises créées survivent au bout de 5 ans, c’est 80 % pour les sociétés transmises. »

Un tableau qui présente les enjeux à relever pour faire face à ce défi historique. L’occasion pour Amir Reza-Tofighi de conclure avec conviction, avant de laisser le ministre Serge Papin divulguer son plan : « Mon cher Serge, tu peux compter sur nous. C’est un plan dont toute la société a besoin, chaque reprise est une réussite pour la France. »

Quatre axes prioritaires

Si cet enjeu de transmission est aussi primordial pour le gouvernement, c’est qu’il peut permettre de libérer un potentiel de croissance sous-estimé. Serge Papin le confirmait dans nos colonnes en mars dernier : « Ce qui est intéressant dans ce renouvellement générationnel de l’économie de proximité […] c’est qu’il offre également de belles opportunités. Ces transmissions sont souvent l’occasion de créer de nouveaux projets et de conquérir de nouveaux marchés. »

« Nous allons ainsi moderniser et améliorer la plateforme BPI pour en faire un véritable Tinder de la reprise, qui favorisera la meilleure rencontre possible entre un cédant et son repreneur. », Serge Papin

Dans cette perspective de modernisation de l’appareil productif grâce à la favorisation des passages de témoins et des investissements qu’ils peuvent entraîner, le ministre dresse quatre priorités nationales. Tout d’abord la sensibilisation, pour « faire naître l’envie de céder aux dirigeants ». L’ensemble des dirigeants de 55 ans, âge pivot pour envisager une transmission qui peut prendre jusqu’à dix ans pour être fructueuse, vont recevoir un guide du repreneur rédigé par le comité « Objectif Reprises » – et non par l’État – pour favoriser cette prise d’information. L’objectif est de sensibiliser 25 000 chefs d’entreprise par an. 

Cette sensibilisation doit aussi être menée au sein des universités, des écoles ou des centres de formation. « Aujourd’hui lorsqu’on parle d’entrepreneuriat, on pense aux start-up, ce qui est très bien. Mais valoriser et transformer l’existant est aussi capital. Entreprendre c’est aussi reprendre. »

Une cession sur deux avortée faute de repreneur

Selon les chiffres du rapport « Objectif Reprises », une cession sur deux n’a pas lieu, faute de trouver le repreneur adéquat. C’est pourquoi l’État cherche également à favoriser le matching entre offre et demande d’actifs. « Désormais, on rencontre son partenaire en ligne ou en soirée. Alors faisons pareil pour la transmission », avance Serge Papin. « Nous allons ainsi moderniser et améliorer la plateforme BPI pour en faire un véritable Tinder de la reprise, qui favorisera la meilleure rencontre possible entre un cédant et son repreneur. » Le but sera principalement de dépoussiérer l’outil similaire développé par la BPI pour aboutir à une solution plus efficace et ergonomique, afin d’accroître rapidement le nombre de ces rencontres.

Enfin, le nerf de la guerre reste le financement de ces opérations, comme toujours. Près d’un tiers (30 %) des entrepreneurs ont eu des difficultés à financer leur reprise, un chiffre qui grimpe à 44 % en cas de cession aux salariés. Si l’État n’a plus la latitude financière pour investir lui-même dans ces opérations, le plan propose plusieurs leviers pour faire converger les secteurs publics et privés, outre de « sanctuariser le pacte Dutreil ». Bercy propose notamment de mettre en place des dispositifs fiscaux incitatifs pour favoriser la reprise d’un actif par ses salariés. Un mécanisme qui pourrait être adopté au sein du PLF 2027. Les outils existants de la BPI vont être renforcés, comme le prêt transmission, la garantie bancaire ou encore le crédit vendeur. L’ambition est claire : faire de la transmission une composante clé de la souveraineté nationale. Reste à voir si ce nouveau plan saura trouver son public et garantir des effets concrets. 

Tom Laufenburger