Thomas Courbe (DGE) : "L’industrie est au cœur de notre stratégie économique"
DÉCIDEURS. Depuis 2024, la dynamique de réindustrialisation de l’économie ralentit. Quelle est votre vision du paysage industriel français alors que le contexte international se durcit ?
Thomas Courbe. La France a retrouvé une dynamique de réindustrialisation tangible, appuyée par des résultats concrets et mesurables. Selon le baromètre de l’État, plus de 1 000 usines ont été ouvertes ou agrandies entre le 1er janvier 2022 et le 30 juin 2025. Au deuxième trimestre 2025, 136 800 emplois industriels ont été créés depuis 2017. La France est ainsi redevenue attractive et se classe première destination européenne pour les investissements étrangers depuis 2019 et quatrième destination mondiale pour les investissements industriels. Ces mouvements que nous avons engagés sont aujourd’hui portés par les ministres Roland Lescure et Sébastien Martin. L’industrie est au coeur de notre stratégie économique.
Toutefois depuis 2025, cette dynamique se heurte à un durcissement des équilibres géopolitiques et commerciaux. L’intensification des tensions commerciales marquée par une hausse des politiques industrielles offensives, des pratiques déloyales et le déferlement des surcapacités asiatiques sur nos marchés fragilisent plus spécifiquement certaines de nos filières, comme la chimie, l’automobile ou encore la sidérurgie. Dans le secteur de la chimie, particulièrement exposé à la concurrence asiatique, le dernier baromètre industriel a recensé six fermetures d’usines au premier semestre 2025. Malgré ces difficultés, les indicateurs attestent de la résilience de notre tissu économique, comme en témoignent le solde net positif de créations d’usines enregistré au premier semestre 2025, ou encore la dynamique de l’investissement des entreprises repartie en hausse en 2025 (+1,3 % au quatrième trimestre 2025) et dont la tendance devrait se prolonger en 2026 selon l’Insee.
Comment garantir la souveraineté européenne des entreprises lors de reprises par un investisseur étranger ?
L’objectif principal de la DGE est de protéger les entreprises stratégiques. Pour y parvenir, différents leviers sont mobilisés : le mécanisme de contrôle des investissements étrangers en France, piloté par la direction générale du Trésor ou la loi de blocage de 1968 quand il existe un risque de transfert de données sensibles. Nous favorisons également un accompagnement vers des dispositifs de soutien adaptés destinés à renforcer leur résilience, ou encore un investissement en capital public pour envisager des solutions de reprise portées par des investisseurs industriels européens, capables d’assurer un ancrage durable des activités.
"La Mission interministérielle à la restructuration d’entreprises (MIRE) intervient en complémentarité avec les acteurs du restructuring, tant privés que publics, afin d’accompagner les entreprises dans le traitement de leurs difficultés"
Un autre enjeu majeur réside dans le maintien, sur le sol européen, des centres de décision, des activités de recherche et développement, ainsi que des compétences clés. Cette exigence vise à éviter la transformation des sites de production en simples unités d’assemblage ou "usines tournevis", dépourvues de valeur ajoutée stratégique.
Enfin, en amont des reprises, il est crucial d’anticiper les fragilités économiques en consolidant les fonds propres et la solvabilité des entreprises. Cette démarche de prévention permet de limiter leur vulnérabilité face à d’éventuelles opérations de reprise opportunistes et de renforcer leur capacité à se développer de manière autonome.
Pouvez-vous revenir sur la charte de confiance publiée récemment ?
Depuis plusieurs années, la politique industrielle de l’État vise à anticiper les difficultés des entreprises, accompagner leurs restructurations et consolider les filières stratégiques afin de préserver un tissu industriel résilient. La Charte de confiance annoncée par le ministre Serge Papin en février 2026 renforce cette logique en intervenant dès les premiers signes de fragilité. Portée par la Médiation du Crédit et la Médiation des Entreprises, avec l’appui de la Direction générale des entreprises, de la Banque de France, de la DGFiP, de l’URSSAF ainsi que de nombreux acteurs financiers, cette initiative instaure une démarche partenariale proactive : aller au-devant des dirigeants plutôt que d’attendre la dégradation de leur situation. Les signataires agissent selon deux axes. Premièrement, la sensibilisation des entreprises, dès leur création, aux outils d’anticipation et de pilotage notamment les prévisionnels de trésorerie. Le second repose sur l’intervention rapide en cas de signaux de fragilité afin de partager les constats, identifier des solutions et orienter les entreprises vers les dispositifs d’accompagnement adaptés.
"Nos priorités sont claires : poursuivre la réindustrialisation en favorisant l’implantation de nouveaux sites, consolider les filières stratégiques en accélérant l’innovation et en faisant de la décarbonation un levier de compétitivité"
Comment l’action de la Mission interministérielle à la restructuration des entreprises s’inscrit-elle dans votre direction ?
La Mission interministérielle à la restructuration d’entreprises (MIRE) intervient en complémentarité avec les acteurs du restructuring, tant privés que publics, afin d’accompagner les entreprises dans le traitement de leurs difficultés. Son objectif principal est de mobiliser ces acteurs pour préserver l’activité industrielle française et les emplois associés.
Cette mission est compétente pour la quasi-totalité des restructurations d’entreprises, en lien avec d’autres services de l’État comme le Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI). Compte tenu de son caractère interministériel, elle intervient selon une approche globale, à 360 degrés, sur des restructurations sociales, industrielles et financières, dans tous les secteurs, aussi bien en amiable qu’en judiciaire, mais également auprès d’entreprises in bonis, et ce, à son initiative ou sur saisine de l’entreprise concernée. Dans une logique d’anticipation des risques et des difficultés, la MIRE s’appuie également sur le réseau des commissaires aux restructurations d’entreprises et à la prévention de leurs difficultés (CRP) qu’elle pilote et anime. Implantés en région, ces derniers accompagnent chaque année près de 3 000 entreprises et assurent une logique de continuum entre le niveau national et les territoires.
En 2026, quelles sont les priorités de la DGE pour la réindustrialisation ?
Sous l’impulsion des ministres Lescure et Martin, nos priorités sont claires. Poursuivre la réindustrialisation en favorisant l’implantation de nouveaux sites, consolider les filières stratégiques en accélérant l’innovation et en faisant de la décarbonation un levier de compétitivité. La DGE soutient la création et l’extension d’usines à travers le crédit d’impôt pour l’industrie verte (C3IV), qui accompagnera une soixantaine de projets d’ici cinq ans, ainsi que le dispositif "Première usine", particulièrement adapté aux start-up industrielles, avec plus de 80 nouvelles unités attendues d’ici 2029.
Le plan France 2030 constitue un pilier central de notre politique industrielle. Il a déjà permis des avancées concrètes : 47 biomédicaments produits dans l’Hexagone, un doublement prévu des capacités en semi-conducteurs d’ici 2030, l’émergence d’usines de recyclage de terres rares pour réduire nos dépendances dans ce domaine mais aussi une production de véhicules électriques multipliée par 1,6 entre 2020 et 2024. Trois nouveaux projets de "première usine" dans le secteur spatial ont aussi vu le jour. La décarbonation est également au coeur de notre stratégie, avec l’appel d’offres "Grands projets industriels de décarbonation", qui accompagnera sept projets sur quinze ans permettant d’éviter 3,8 millions de tonnes de CO2 par an. Enfin, au niveau européen, la DGE agit pour renforcer un cadre équitable par l’intégration d’une préférence européenne ciblée dans des textes structurants comme l’Industrial Accelerator Act, présenté par la Commission début mars, afin de mieux protéger nos secteurs stratégiques et pour le renforcement des outils de défense commerciale. Notre ambition est claire : bâtir une industrie française et européenne plus forte, souveraine et compétitive.
Propos recueillis par Tom Laufenburger