Christophe Boucher, Directeur des investissements chez ABN AMRO Investment Solutions, décrypte les répercussions du conflit sur les marchés financiers et l'économie mondiale.
Guerre en Iran: "Si les banques centrales augmentent leurs taux, elles pourraient ajouter un choc récessif à un choc inflationniste"
Décideurs. Jusqu'à présent, l'économie mondiale semble avoir moins réagi que lors des chocs pétroliers des années 70 ou 90. Est-ce que les marchés sont devenus moins sensibles au prix du pétrole ?
Christophe Boucher. Depuis les années 70, l'intensité pétrolière de l'économie mondiale — la quantité de pétrole nécessaire pour produire une unité de richesse — a baissé. On estime qu'il faut aujourd'hui moins de la moitié de pétrole pour générer un dollar de PIB par rapport au début des années 70. D'une part parce que les procédés de production sont plus efficaces et que l'économie s'est massivement tertiarisée, d'autre part parce que les activités les plus énergivores ont été délocalisées vers les pays émergents. Cela dit, il ne faut pas se tromper. En valeur absolue, la consommation d'énergie mondiale a augmenté. Et surtout, il existe des effets de seuil. Une hausse de 20 à 30 % du prix du pétrole s'absorbe. Mais quand le baril passe de 80 à 115 ou 120 dollars en quelques jours, comme c'est le cas actuellement, l'impact commence à se faire sentir très concrètement — sur les prix à la pompe, sur le coût de l'énergie industrielle, sur le pouvoir d'achat des ménages.
"même en cas de fin immédiate du conflit — un scénario jugé peu probable — il faudrait deux mois pour retrouver des niveaux de production normaux"
Quels seraient les impacts d'une fermeture prolongée du détroit d'Ormuz sur les marchés ?
Depuis l'attaque, les volumes de transit dans le détroit ont chuté de plus de 90 %, même si celui-ci n'a pas été officiellement fermé. Son blocage est à la fois le résultat de l'action des drones des Gardiens de la révolution et de la prudence des armateurs et des compagnies d'assurance. Le Koweït a complètement arrêté sa production de pétrole. Le Qatar a fermé la plus grande usine de gaz naturel liquéfié au monde. Et les analystes estiment que même en cas de fin immédiate du conflit — un scénario jugé peu probable — il faudrait deux mois pour retrouver des niveaux de production normaux. Si la situation perdure, le mécanisme est assez clair. Moins d'offre face à une demande stable fait monter les prix. Ces prix alimentent l'inflation, réduisent le pouvoir d'achat des ménages et pèsent sur les marges des entreprises industrielles. Il y a aussi un risque d'erreur de politique monétaire. Si les banques centrales augmentent leurs taux, elles pourraient ajouter un choc récessif à un choc inflationniste déjà douloureux. C'est un double choc que les marchés craignent.
On a beaucoup parlé de l'impact du prix du baril sur les marchés, mais qu'en est-il du prix du gaz ? À quoi les marchés sont-ils le plus sensibles ?
Le marché du gaz est structurellement plus concentré et plus dépendant d'infrastructures spécifiques. Quand le Qatar interrompt sa production de GNL, le prix du gaz peut bondir de 80 à 120 %, là où le pétrole n'augmente "que" de 40 %. Depuis la guerre en Ukraine, l'Europe est devenue beaucoup plus dépendante du gaz naturel liquéfié, ce qui la rend particulièrement vulnérable à ce type de choc d'offre — et explique l'importance accordée par les marchés financiers aux fluctuations du prix du gaz.
Y a-t-il des actifs qui tirent leur épingle du jeu dans ce contexte ?
Le grand gagnant est sans conteste le dollar américain, qui a retrouvé son rôle traditionnel de valeur refuge, ce qui n'était plus aussi évident depuis le Liberation Day. Les valeurs énergétiques ont également progressé, logiquement, puisque des prix de l'énergie plus élevés élargissent les perspectives de marges. La tech américaine a aussi légèrement rebondi, mais pour une raison plus conjoncturelle : elle avait été sur-vendue en début d'année au profit des actions européennes, et ce conflit a provoqué un retournement de ce positionnement. Le cas de l'industrie de la défense est plus complexe qu'il n'y paraît. Habituellement, les tensions géopolitiques profitent au secteur. Mais ce conflit, comme celui en Ukraine avant lui, met en lumière une disruption profonde : un drône à 15 000 euros peut tout de même faire beaucoup de mal à des infrastructures militaires traditionnelles. Ces nouvelles armes ne sont pas fabriquées par les grands groupes de défense cotés en Bourse. Par ailleurs, ces entreprises peuvent souffrir de perturbations des chaînes d'approvisionnement et du transport maritime, ce qui introduit une incertitude réelle sur les valorisations du secteur.
Faut-il craindre un retour de l'inflation ?
La pression sur les prix de l'énergie est réelle et déjà visible. Mais une boucle inflationniste comparable à celle de 2022 semble peu probable pour plusieurs raisons. D'abord, le choc actuel reste moins sévère qu'après l'invasion de l'Ukraine. Ensuite, en 2022, les tensions sur les chaînes d'approvisionnement liées au Covid avaient amplifié le phénomène — ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Enfin, l'Europe est mieux préparée à gérer ce type de perturbation. Ce que les marchés peuvent craindre davantage, c'est une erreur de politique monétaire. La BCE fait face à une situation délicate, les marchés anticipent désormais près de deux hausses de taux en 2026, contre zéro il y a seulement dix jours. La perception d'une détérioration des perspectives macroéconomiques combinée à un choc inflationniste constitue désormais un scénario pleinement crédible.
Propos recueillis par Céline Toni