À quelques jours du vote de confiance, six chefs de parti se sont retrouvés face au Medef, réunis à Roland-Garros, pour son université d’été. Entre démonstrations de fermeté budgétaire, passes d’armes sur l’Europe, l’écologie ou les aides aux entreprises, ce qui devait être un rendez-vous à sur l’actualité économique  a pris des allures d’avant-goût de campagne présidentielle.

Ce devait être une université d’été patronale, ce fut un avant-goût de campagne présidentielle. Dans les tribunes de Roland-Garros, la maxime inscrite en lettres capitales sur le fronton du court central, "La victoire appartient au plus opiniâtre", attribuée à Napoléon 1er et reprise par le célèbre aviateur, faisait face aux six chefs de parti. Bruno Retailleau, Gabriel Attal, Jordan Bardella, Marine Tondelier, Fabien Roussel et Manuel Bompard, se sont affrontés à la fois sur l’urgence budgétaire et les fractures idéologiques. Face à eux, une audience de dirigeants, sur leurs gardes. Le président du Medef, Patrick Martin, avait donné le ton dès la veille lors de son allocution d’ouverture : "Les chefs d’entreprise sont exaspérés. […] Ceux qui croient pouvoir jouer avec l’économie nous font prendre un risque énorme. Dans quel état serait la France qu’ils aspirent à gouverner". Une mise en garde à quelques jours du vote de confiance annoncé par François Bayrou, le 8 septembre prochain.

L’incertitude fait l’unanimité

Le climat d’incertitude politique aura au moins eu le mérite de mettre tout le monde d’accord. De Bardella à Attal en passant par Roussel, les chefs de parti ont unanimement reconnu la gravité de l’ampleur de la crise d’État. Jordan Bardella (Rassemblement national) a ouvert le débat d’un ton hésitant, en comparant la France à « une entreprise en liquidation », suggérant paradoxalement qu’un retour aux urnes, apaiserait de climat d’incertitude politique. Dans son sillage, Bruno Retailleau (Les Républicains) vivement applaudit par l’auditoire, a précisé qu’en tant que ministre il ne peut pas participer au vote de confiance, tout en assurant que son parti soutiendrait François Bayrou. Revendiquant sa posture de "ministre de l’opposition ", il tire la sonnette d’alarme et appelle à des « ruptures franches » avec la politique d’Emmanuel Macron, s’alarmant de l’état de la situation budgétaire du pays, "au bord du gouffre". Gabriel Attal (Renaissance) a recentré le débat sur ce qu’il considère comme la véritable urgence : l’adoption d’un budget. "La France a besoin d’un budget, ce ne sera pas le budget du siècle, il ne sera peut-être pas parfait, mais il faut savoir comment on passera l’année fiscale dans un contexte international bouleversé", a-t-il insisté, relativisant l’échéance du 8 septembre fixée par Bayrou, affirmant que "la vraie date ", était celle du 31 décembre, la date limite pour voter la loi de finances.

"La France a besoin d’un budget, ce ne sera pas le budget du siècle, il ne sera peut-être pas parfait, mais il faut savoir comment on passera l’année fiscale dans un contexte international bouleversé".  Gabriel Attal (secrétaire général du parti Renaissance)

L’Europe, en filigrane

Le sujet européen n’a émergé qu’en filigrane au fil des échanges, le plus souvent pour dénoncer la « surproduction » de normes venues de Bruxelles. Gabriel Attal (Renaissance), qui a tenu à replacer l’Europe au cœur du débat à plusieurs reprises, a insisté sur l’urgence de bâtir un véritable marché européen des capitaux pour financer l’innovation. Citant notamment la start-up française Mistral, spécialisée dans intelligence artificielle générative, comme un potentiel « géant mondial », il a averti : "Nous n’y arriverons pas si nous imposons à l’Europe des boulets qui l’empêchent de faire circuler les capitaux. Je ne veux pas que notre génération soit celle qui voit l’Europe devenir une colonie américaine ou chinoise sur les sujets technologiques.". À droite, Bruno Retailleau s’est affiché avec une vision plus défensive, appelant l’Europe à « mieux s’organiser » en rompant avec sa tradition mercantiliste et sa fascination pour la norme.

 

Transition écologique : Marine Tondelier plaide pour la nationalisation des hauts-fourneaux

Le volet écologique a également été largement abordé sous l’angle de la contrainte normative, perçue comme un frein à l’activité économique et à la réindustrialisation. Bruno Retailleau a défendu une approche "pragmatique" : "On ne doit pas avoir une obsession décroissante de l’écologie, l’énergie doit participer à notre réindustrialisation ". Son moratoire publié en juillet appelant à rebâtir un parc nucléaire et à stopper le financement, par des subventions publiques, de l’énergie éolienne et du photovoltaïque a été vivement critiqué par Marine Tondelier. La cheffe de file EELV, qui a réussi à se faire applaudir à plusieurs reprises par les chefs d’entreprises, a rappelé les recommandations de la Cour des comptes sur le nucléaire. Elle s’est exprimée en appelant à articuler la transition écologique avec la souveraineté industrielle, plaidant en faveur de la nationalisation de certains secteurs stratégiques, comme les hauts-fourneaux, sur le modèle britannique du British Steel. Elle a insisté sur l’importance de rester compétitif en matière de production d’énergies renouvelables, face à une Chine qui a récemment pris une avance significative. Pour rappel, entre janvier et mai 2024, près de 55 % des panneaux installés dans le monde l’ont été sur son territoire.

Bruno Retailleau a plaidé pour une baisse des dépenses publiques, pointant notamment le décrochage économique de la France.

Le clivage gauche-droite des aides aux entreprises

Le débat sur les aides aux entreprises a cristallisé les clivages entre droite et gauche. Bruno Retailleau a plaidé pour une baisse des dépenses publiques, pointant notamment le décrochage économique de la France avec l’Italie ces derniers mois, omettant le poids des aides européenne post-Covid de 200 milliards d’euros perçus par la péninsule italienne pour relancer son économie. Le patron des Républicains a proposé l’instauration d’un « seuil zéro charge », à partir duquel les cotisations patronales et salariales seraient supprimées pour rapprocher le brut du net. À gauche, les chefs de partis ont unanimement défendu la nécessité de mettre en place des contreparties. Fabien Roussel, en particulier, a dénoncé les excès des aides aux entreprises, leur opacité, s’appuyant sur les résultats de la récente commission d’enquête du Sénat sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises. Le chef du parti communiste suggère de les conditionner à la taille de la société, rappelant que les plus petites entreprises en bénéficient beaucoup moins que les plus grandes. Gabriel Attal a, lui, replacé la question dans le cadre de la compétition internationale, et souligné combien le rôle des exonérations de charges et le poids des réformes fiscales comme la flat tax, la baisse de l’impôt sur les sociétés et la suppression de l’ISF, ont favorisé la création d’emplois depuis 2017.

Rendez-vous le 8 septembre

Cet avant-goût de campagne présidentielle, à quelques jours d’un vote de confiance qui risque de déstabiliser le gouvernement, a donné l’occasion aux chefs de parti de réaffirmer leurs lignes directrices devant les chefs d’entreprises inquiets. Mais une question demeure : le patronat restera-t-il simple spectateur de la scène politique, ou deviendra-t-il enfin un acteur central du débat public ? Comme le rappelait Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance plus tôt dans la journée: "On n’entend pas assez les chefs d’entreprises dans ce monde vociférant, il devrait être interdit de faire un plateau TV sur l’économie, sans entrepreneur. Notamment quand on parle des retraites ou de la dette sociale.". Une prise de parole qui sonne comme un appel à sortir de la réserve.

Céline Toni