Professeur à HEC, Antonin Bergeaud est un économiste spécialiste de la croissance et de la productivité. Lauréat du prix du meilleur jeune économiste 2025 décerné par "Le Monde" et le Cercle des économistes, il revient sur l’actualité économique ainsi que sur les besoins européens en matière d’innovation.

Décideurs. La politique économique agressive menée par Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche peut-elle être l’occasion pour l’Europe de repenser son modèle afin de renouer avec une dynamique de croissance ? 

Antonin Bergeaud. Depuis longtemps, l’Europe bénéficie du soutien technologique américain. Cet appui n’est absolument pas bénévole et leur profite de manière indirecte. Les Américains et les Chinois étant les seuls à produire les technologies numériques, hardware ou software que nous utilisons massivement.

Aujourd’hui, Donald Trump met les Européens face à leur responsabilité pour financer eux-mêmes leur propre défense. Les tarifs imposés vont couper une partie des chaînes de valeur et les forcer à repenser leur modèle économique et géopolitique. 

Si nos dirigeants saisissent cet enjeu à bras le corps, il peut représenter l’occasion de repenser notre modèle. Mais cela va nécessiter des choix coûteux financièrement et philosophiquement, notamment pour choisir de renoncer ou non aux freins qui ont accentué notre retard face à l’économie d’outre-Atlantique mais qui correspondent aux valeurs que nous cultivons. Par exemple, les normes sur la protection des données ou les réglementations environnementales sont des textes qui font la fierté de l’Union européenne, sur lesquels elle a été pionnière en matière de vision et de régulation. À mon sens cependant, ces cadres participent aussi à la fuite des cerveaux dont pâtit le Vieux Continent et qui empêche certains secteurs de se développer.

Donald Trump nous met donc dos au mur. Il faut rapidement se poser la question du sens dans lequel nous souhaitons aller et des valeurs sur lesquelles nous sommes prêts à faire des concessions ou non.

Depuis la crise du Covid-19, le décrochage de la productivité entre l’Europe et les États-Unis s’est accentué. Un sujet d’autant plus important que la démographie chute sur le Vieux Continent et réduira à terme le nombre de travailleurs sur le marché de l’emploi. Que recommandez-vous pour combler ce fossé ?

L’Europe souffre d’un coût de l’énergie bien plus élevé et d’un sous-investissement chronique dans l’innovation. Après la crise sanitaire, la productivité est fortement repartie à la hausse aux États-Unis, alors qu’elle a chuté en Europe. Passé ce constat, plusieurs solutions apparaissent pour remédier à cette conjoncture. À court terme, pour libérer la croissance, la solution la plus simple est d’augmenter le temps de travail. Mais c’est une décision politique difficile à mettre en place.

Je recommande de faire naître une politique industrielle européenne commune pour unifier nos normes et nos efforts en matière d’innovation. Nous avons besoin de pousser nos entreprises à prendre plus de risque, à investir massivement dans la R&D en se munissant d’une véritable doctrine tournée vers l’innovation. Pour cela, les autorités nationales et européennes doivent intégrer le coût de l’instauration de réglementations pour les sociétés. Une majorité d’entre elles sont bénéfiques, mais certaines génèrent des frais trop importants en ralentissant la croissance et en empêchant de nouvelles dépenses pour transformer les appareils productifs.

Les régulations ont un coût qui n’est pas seulement statique, mais dynamique. Nous devons nous interroger pour déterminer si la multiplication de ces normes n’est pas contre-productive à terme.

Donald Trump nous met dos au mur. Il faut rapidement se poser la question du sens dans lequel nous souhaitons aller et des valeurs sur lesquelles nous sommes prêts à faire des concessions ou non

Vous plaidez pour une doctrine d’innovation inscrite dans cette politique industrielle commune destinée à rapprocher la recherche publique et le secteur privé. Que préconisez-vous pour y parvenir ?

Ce sont deux mondes qui ne se parlent pas assez. En Europe, à la différence des États-Unis, très peu de chercheurs deviennent entrepreneurs et portent cette double casquette d’innovant et de vulgarisateur qui leur permet d’appliquer concrètement leur technologie. À l’inverse, peu d’entreprises vont collaborer avec des laboratoires pour dénicher de nouveaux leviers de croissance.

Nous disposons de centres de recherche à la pointe dans certains domaines, mais trop souvent leurs innovations vont servir des structures qui ne sont pas installées en Europe. Il nous faut absolument colmater cette brèche, afin de mieux bénéficier des externalités de nos recherches pour qu’elles se déversent sur des entreprises européennes et pas uniquement américaines. 

Concrètement, il existe trois principaux leviers pour parvenir à cet optimum. Nous devons faciliter la création d’entreprises par des chercheurs ou la commercialisation de leurs innovations. Des dispositifs comme celui de la "jeune entreprise universitaire" (JEU) existent, mais ils se heurtent trop souvent à une lourdeur administrative excessive. Un récent rapport du président de la Sorbonne pour le compte du ministère de la Recherche tirait les mêmes conclusions. Il tentait de réfléchir à un type de contrat capable de favoriser les passerelles entre les secteurs public et privé en réduisant ce millefeuille de procédures. C’est un sujet de fond, celui du partage de création de la valeur et de la circulation de la propriété intellectuelle, un enjeu vital pour pousser les chercheurs vers l’entrepreneuriat.

Pour favoriser ces liaisons, il faut aussi les former à commercialiser leurs idées et à ajouter de nouveaux soft skills à leurs arcs. Globalement, un ingénieur en physique quantique peut comprendre facilement les rouages pour échanger avec des investisseurs privés. Il faut seulement le pousser à le faire, car ce n’est pas inné.

Enfin, il convient de mettre en place des incitations fiscales pour que les entreprises sous-traitent leur R&D auprès des laboratoires. C’est pourquoi il faut réformer le crédit d’impôt recherche (CRI) pour qu’il devienne une arme plus incitative. Aujourd’hui, ce dernier ne l’est absolument pas : il permet de baisser le coût de la recherche, quelle qu’en soit la nature. Je pense que ce crédit peut par exemple être plus important si la recherche se fait en collaboration avec un laboratoire européen, mais aussi s’il est plus destiné aux PME et des ETI sans appartenir uniquement au pré carré des grands groupes. Le tissu économique français est majoritairement constitué de PME et de nombreuses synergies existent avec les laboratoires de recherche.

Cette politique industrielle peut entrer dans le cadre d’un plan comme celui de France 2030, afin d’entreprendre des projets de transformation stratégique. Ce besoin se heurte à la réalité budgétaire actuelle, mais n’en reste pas moins une ambition qui doit être nationale.

Il convient de mettre en place des incitations fiscales pour que les entreprises sous-traitent leur R&D auprès des laboratoires

Le développement de l’intelligence artificielle est évidemment la politique R&D principale du moment pour le secteur privé, et peut entrainer de nombreux gains de productivité. L’Europe peut-elle encore tirer son épingle du jeu face aux mastodontes américains ?

Face à l’IA la partie n’est pas jouée, nous avons besoin d’une politique européenne commune. Actuellement, chaque pays membre a son champion national, comme Mistral AI en France, mais nous devons composer avec des freins réglementaires et un manque de vision commune.

L’Europe ne peut certes pas rivaliser avec les moyens pharaoniques des États-Unis, mais nous avons pris la pleine mesure de l’enjeu et y mettons beaucoup d’ambition. Notre priorité est surtout que nos entreprises prennent le train de cette nouvelle technologie. Si ce n’est pas le cas et que nous ne captons pas ces gains de productivité, notre décrochage face aux Américains et aux Chinois n’en sera que plus funeste.

Avec une politique volontariste, il est possible de développer un type d’IA mieux accordé avec nos valeurs, entraîné sur des données européennes, pour bénéficier de gains de productivité et jouir d’une large application. Il nous faut réglementer pour protéger la confidentialité numérique et nos emplois, sans pour autant freiner l’innovation. C’est un équilibre qui est encore atteignable.

Ainsi, concernant l’intelligence artificielle comme l’économie, il nous faut trouver une voie alternative entre le surinvestissement américain et une réglementation européenne respectueuse de nos valeurs mais ne freine pas notre développement. Comment y parvenir ?

Je n’ai pas de solution miracle. Prenons l’exemple de la transition énergétique : il nous faut trouver un chemin entre le modèle d’outre-Atlantique, qui surconsomme et surpollue, et celui qui renonce à croître. Les émissions de gaz à effets de serres diminuent depuis 30 ans en France, mais nous ne savons pas décarboner notre activité sans croissance. Ce qui fonctionne, c’est d’avoir une production plus efficace pour se rapprocher de notre objectif de neutralité carbone. À mon sens, la décroissance n’est donc pas la solution.

À l’heure où la politique américaine et le développement de l’IA menacent notre modèle économique, social et démocratique, nous devons nous poser les bonnes questions. Cela doit passer par des concertations globales à tous les échelons, européens, nationaux, locaux, avec les électeurs et les entreprises.

Propos recueillis par Tom Laufenburger