Entreprendre a toujours comporté une part de risque. Mais depuis quelques années, ce risque a profondément changé de nature. Il n’est plus seulement économique. Il est devenu juridique, réputationnel et personnel. Dans une tribune sur Décideurs Corporate Finance, Ignace du Plessix, dirigeant et entrepreneur revient sur l’évolution du rapport à l’échec dans un parcours entrepreneurial.

Dans un environnement marqué par un contexte économique incertain et inflationniste, une gestion des ressources humaines de plus en plus complexe, le durcissement des conditions de crédit, l’évolution du cadre normatif liée à une instabilité politique qui brouille la lisibilité des règles du jeu, diriger une PME relève désormais d’un exercice d’équilibriste. Les décisions doivent être prises rapidement, avec une visibilité réduite, dans un contexte où les paramètres changent en permanence et où les stratégies ne peuvent plus raisonnablement s’écrire à trois ou cinq ans. Dans ce cadre, un sujet reste largement absent du débat public : la place de l’erreur dans notre culture entrepreneuriale, et la manière dont nos mécanismes administratifs et judiciaires appréhendent les décisions du dirigeant.

Il existe pourtant une distinction essentielle entre une faute volontaire, une fraude caractérisée, et une erreur de gestion commise de bonne foi. Cette distinction, pourtant cruciale en droit, tend à s’effacer dans les faits. Face à une liquidation, la tentation est grande de rechercher des responsabilités à tout prix, parfois dans une logique de fuite en avant, où l’issue, l’échec, devient en elle-même une présomption de culpabilité.

Après avoir, moi-même, vécu une liquidation d’entreprise une liquidation d’entreprise après plusieurs années de croissance, de succès commerciaux et de création d’emplois, j’ai pu mesurer à quel point l’analyse des décisions de gestion se fait souvent a posteriori, à la lumière de leurs conséquences, et non au regard des informations disponibles au moment où elles ont été prises. Cette lecture rétrospective, biaisée par le résultat, transforme parfois l’échec en preuve implicite de défaillance.

"Il ne s’agit pas de s’affranchir de toute responsabilité. Un dirigeant doit rendre des comptes"

Il ne s’agit pas de s’affranchir de toute responsabilité. Un dirigeant doit rendre des comptes et il sait qu’il devra pouvoir justifier ses choix au regard des informations dont il disposait au moment de décider. La responsabilité est indissociable de l’exercice du pouvoir de décision. Le problème réside dans la pénalisation systémique de l’erreur non intentionnelle, qui ne distingue plus suffisamment la faute professionnelle de la fragilité organisationnelle, ni la négligence volontaire de la complexité d’un environnement devenu imprévisible.

À moyen terme, le risque est considérable : si chaque décision finalement peu pertinente est susceptible d’être jugée comme une faute et d’engendrer une sanction durable, l’effet dissuasif sur la prise de risque entrepreneuriale sera profond. Moins d’initiatives, plus de frilosité, moins de rebonds. Un appauvrissement silencieux de notre tissu économique, fait de PME qui hésitent à grandir et de dirigeants qui n’osent plus décider. Or l’absence de décision et d’action provoque immanquablement le déclin d’une entreprise. Malgré un véritable millefeuille de complexités (réglementaires, juridiques, RH, etc.), un dirigeant doit pouvoir avoir pleinement confiance en ses choix et ne pas être figé, voire guidé par la peur. Il ne s’agit pas de réclamer une indulgence aveugle ni d’affaiblir les principes de responsabilité. Il s’agit de rééquilibrer notre regard. De mieux intégrer la notion de contexte, de temporalité, de choc exogène. De renforcer la prévention et de déstigmatiser l’actionnement volontaire des dispositifs de soutien existants – trop souvent perçu comme un aveu de faiblesse – plutôt que de s’en remettre exclusivement à la sanction. De mieux accompagner les dirigeants en amont, quand les signaux faibles apparaissent, plutôt que de juger trop tard ce qui aurait pu être évité.

"Dans une économie confrontée à des crises répétées et à des incertitudes durables, notre capacité collective à distinguer l’erreur de la faute et à transformer l’expérience en apprentissage sera déterminante"

La liquidation n’est bien souvent que le déroulé final d’une succession de difficultés qui entraînent des décisions, prises dans un environnement contraint. Continuer à les interpréter systématiquement comme une faute revient à envoyer un message dangereux à toute une génération d’entrepreneurs : oser expose à une sanction qui dépasse l’échec lui-même. Pourtant, derrière chaque dossier, il y a des tentatives, des engagements, des rebonds, de belles réussites aussi. Des entreprises ont été construites, des emplois créés, des projets menés à bien. L’échec peut être une issue, mais il ne saurait effacer ce qui a été entrepris, ni disqualifier.

Dans une économie confrontée à des crises répétées et à des incertitudes durables, notre capacité collective à distinguer l’erreur de la faute et à transformer l’expérience en apprentissage sera déterminante. Pour préserver l’envie d’entreprendre. Et pour rappeler qu’un dirigeant, avant d’être un dossier dans une procédure, est un acteur économique qui ose, construit, s’engage et s’expose pour la réussite et la pérennité de son entreprise.