Depuis plus de trente ans, Franck Lemery a fait de Legrand, spécialiste des infrastructures électriques et numériques du bâtiment, le fil conducteur de sa carrière. Directeur financier du groupe, il a accompagné la transformation de ce champion industriel qui réalise près de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans 170 pays. Retour sur la carrière d’un CFO qui voit la finance en grand.

Décideurs. Vous avez fait toute votre carrière, dans la même société, ce qui est rare. Comment êtes-vous arrivé chez Legrand ?

Franck Lemery. Je suis entré chez Legrand il y a 31 ans, en 1994. Diplô­mé de l’ESCP en 1990, j’avais commencé par l’audit externe, comme beaucoup à l’époque. C’était un environnement qui me passionnait : jeune, dynamique, très structurant et, surtout, extrêmement varié. J’ai complété ce parcours acadé­mique par le DESCF, ce qui m’a conduit aux portes de l’expertise comptable.

Assez vite, j’ai ressenti l’envie d’aller au-delà du simple rôle de prestataire. Je voulais participer pleinement à une aventure économique, plutôt que de res­ter spectateur. C’est ce qui m’a conduit à rejoindre Legrand, un groupe dont l’histoire et les ambitions me semblaient convaincantes. À mon arrivée, l’entre­prise réalisait 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Cette année, nous at­teindrons 9,5 milliards et visons les 15 milliards à l’horizon 2030. En un peu plus de trente ans, Legrand aura donc multiplié sa taille par dix. J’ai eu la chance d’accompagner cette trajectoire.

Vous étiez encore jeune lorsque vous avez pris vos premières fonctions de CFO. Comment cela s’est-il produit si tôt dans votre parcours ?

Au départ, je remplaçais temporairement le CFO d’une business unit. Le succes­seur prévu n’est finalement jamais arrivé et j’ai été nommé officiellement. C’est ar­rivé plus tôt que je ne l’aurais imaginé, mais on ne refuse pas une telle oppor­tunité pour une question de calendrier.

"Au départ, je remplaçais temporairement le CFO d’une business unit. Le succes­seur prévu n’est finalement jamais arrivé et j’ai été nommé officiellement."

J’ai ensuite occupé plusieurs postes de CFO, à la tête d’entités de plus en plus importantes. En 2005, j’ai été nommé directeur financier de la plus grande bu­siness unit du groupe, en France, avant de rejoindre les fonctions corporate en 2007. Avec le recul, je me rends compte qu’en trois décennies, j’ai proba­blement exercé une douzaine de métiers différents au sein de l’entreprise.

Quelle place occupe la direction finan­cière au sein du groupe ?

Chez Legrand, la finance est omnipré­sente, mais jamais omnipotente. Nous sommes toujours impliqués dans les discussions, présents dans les décisions stratégiques. La finance n’existe pas pour produire du rationalisme abstrait, mais pour investir et créer de la valeur. Et cette valeur ne repose pas uniquement sur la direction financière : nos collègues non financiers sont d’excellents parte­naires de réflexion et d’action. Au fond, tout repose sur la force du collectif.

Vous avez exercé des fonctions très diverses, pas uniquement financières. Selon vous, un bon DAF doit-il forcé­ment passer par l’opérationnel pour être pertinent ?

Je ne le pense pas. Tout dépend de ce que l’on attend d’un directeur financier et de la composition de l’équipe diri­geante. Le DAF n’est jamais seul. Mon parcours me permet de prendre plus vite certaines décisions et d’intervenir direc­tement sur certains sujets, mais un direc­teur financier issu d’un autre parcours, avec une bonne équipe à ses côtés, se­rait tout aussi pertinent. Ce qui compte, ce n’est pas le profil individuel, mais la complémentarité du casting.

Y a-t-il un souvenir en particulier qui vous a marqué au cours de ces trente années ?

Il est difficile de n’en citer qu’un. L’his­toire de Legrand est faite d’épisodes marquants et contrastés : l’OPE avortée avec Schneider suivie d’un LBO « XXL » et d’un retour très réussi en bourse en 2006 ; la crise du Covid en 2020, la sortie de Russie, qui représentait 1,5 % de notre chiffre d’affaires, ou en­core, de multiples acquisitions. Plus récemment, notre montée en puissance fulgurante sur les data centers : en 2018, ils représentaient 400 millions d’euros, contre 2 milliards aujourd’hui.

Si je devais retenir un fil conducteur, ce serait celui de l’aventure économique réussie. Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir Legrand se transformer en permanence, tout en restant fidèle à des fondamentaux solides, qui, durant trente ans, continuent de produire leurs effets.

"Si je devais retenir un fil conducteur, ce serait celui de l’aventure économique réussie." 

Comment voyez-vous évoluer le rôle du DAF ?

Le rôle du directeur financier a énor­mément évolué ces dernières années. Être un bon business partner reste le fil rouge, et c’est d’ailleurs ce qui m’a séduit chez Legrand : la finance a toujours eu sa place autour de la table. Non pas pour monopoliser la parole, mais parce qu’elle est écoutée, intégrée dans les critères de décision et capable d’accompagner l’organisation dans ses choix.

Aujourd’hui, le directeur financier ne peut plus se limiter à un rôle d’expert. Si j’avais dans mon équipe un cham­pion du monde des IFRS, il se heur­terait vite à ses limites. Ce dont nous avons besoin, ce sont de profils pluri­disciplinaires, capables de comprendre le business dans sa globalité, à la fois techniques et stratèges, dotés de com­pétences digitales et à l’aise dans un contexte international.

C’est ce qui fait toute la richesse, et la complexité, de la fonction. Pour les CFO, cela implique de savoir attirer et développer ces talents. Legrand en est une parfaite illustration : plus de 85 % de notre activité est désormais internationale et la direction financière du groupe accueille une dizaine de nationalités.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait devenir CFO ?

Il faut avant tout de la curiosité et de l’énergie. C’est un métier qui doit se faire par envie, pas pour un titre ou par obligation. Le choix de l’entreprise est essentiel : son modèle, sa culture, ses va­leurs et les personnes qui la composent doivent résonner avec vous.

Ensuite, je dirais qu’il ne faut pas être trop carriériste dans le mauvais sens du terme. L’ambition est nécessaire, bien sûr, mais il n’existe pas de chemin unique. Il faut savoir saisir les opportu­nités, faire confiance à son organisation et accepter que, parfois, les rencontres et le hasard jouent un rôle décisif.

 

🔎 Parcours

  • 1990 : sort diplômé de l’ESCP
  • 1990-94 : fait ses armes chez EY en audit externe
  • 1995 : intègre le groupe Legrand en auditeur externe
  • 1996 : internalisé dans le groupe Legrand
  • 1996-2007 : dirige successivement plusieurs directions financières de business units
  • 2007-2014 : prend en charge le contrôle financier interne du groupe
  • 2014-2018 : mène la performance opérationnelle du groupe*
  • 2018 : devient le CFO du groupe Legrand

 

 

Propos recueillis par Céline Toni