Après vingt-cinq ans passés chez Danone, Jürgen Esser conserve intacte la conviction qu’un directeur financier doit être bien plus qu’un gardien des comptes : un moteur de transformation. Aujourd’hui, directeur général adjoint finances du groupe français, il revient sur son parcours, les grandes crises traversées et sa vision d’une fonction finance stratégique, innovante et durable.
Jürgen Esser (Danone): "Le DAF est un athlète de la création de valeur"
Décideurs. Vous avez rejoint Danone il y a plus de vingt ans. Comment êtes-vous arrivé dans ce groupe ?
Jürgen Esser. J’ai commencé ma carrière chez PwC en tant qu’auditeur, une expérience très formatrice, car elle m’a permis de découvrir de nombreux secteurs et industries. Mais il me manquait quelque chose : travailler pour une entreprise dont les produits apportent un vrai bénéfice aux consommateurs. Par chance, un de mes clients était Danone et cela a été le début d’une grande histoire.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette entreprise au point d’y rester si longtemps ?
Vingt-cinq ans, c’est énorme dans une carrière ! Mais je n’ai jamais eu l’impression de faire deux fois le même métier.
J’ai occupé des postes très variés : finance, stratégie d’entreprise, business development (notamment le développement d’Activia dans des marchés émergents en Europe de l’Est ou en Asie). J’ai aussi beaucoup voyagé, ce qui m’a permis non seulement de découvrir différentes cultures, mais aussi d’observer une grande diversité de façons de travailler et de modèles économiques.
Et puis, bien sûr, quand on reste vingt-cinq ans dans une entreprise, c’est le signe d’un véritable attachement humain : Danone est une entreprise à part, profondément ancrée en France, avec un ADN social fort et une mission unique, celle d’apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre.
Comment décririez-vous l’évolution du rôle du DAF au fil des années ?
Historiquement, le DAF contrôlait le business, la santé du bilan, la compliance et la trésorerie. Cela reste essentiel, mais aujourd’hui, le CFO est un copilote, un véritable business partner. La finance n’est plus seulement un garde-fou, c’est un catalyseur.
La confiance entre la fonction finance, la direction générale et les autres fonctions est primordiale. Elle permet d’avoir des discussions franches, parfois difficiles, toujours constructives. C’est ce type de relation que je partage avec Antoine de Saint-Affrique, directeur général du groupe.
Quelles sont les caractéristiques d’un bon DAF ?
Un bon directeur financier doit toujours garder en tête l’équilibre entre le court terme et le long terme. Dans un monde de plus en plus volatil, il ne suffit plus de s’en tenir à un budget annuel. J’aime utiliser l’image de l’athlète de la création de valeur : comme un sportif, il suit un plan durable et développe ses performances de manière cohérente, mais il adapte aussi ses tactiques à chaque match, chaque course, chaque compétition.
C’est exactement ce que doit faire la finance : assurer une allocation de ressources cohérente et pérenne, tout en gardant la flexibilité nécessaire pour les réajuster chaque mois, voire chaque semaine, afin de saisir les occasions dans un environnement mouvant. La finance doit prouver qu’elle est capable d’accompagner les transformations profondes des entreprises et de la société.
"La finance doit prouver qu’elle est capable d’accompagner les transformations profondes des entreprises et de la société."
Pour réussir, les équipes financières doivent entretenir une relation de confiance avec le business, développer une agilité intellectuelle leur permettant de remettre en question les conventions établies et, enfin, ne pas passer à côté des opportunités offertes par le digital, pour traiter les données presque en temps réel.
Quel a été le moment le plus marquant de votre carrière ?
À mon arrivée comme CFO, l’entreprise traversait une crise de performance, de gouvernance et de crédibilité face aux investisseurs. Autant dire que les premiers temps ont été rock and roll…
Mais le moment que je retiens, c’est la présentation de notre nouvelle stratégie, en mars 2022 à Amsterdam. Tout était prêt, mais quelques jours auparavant, la guerre en Ukraine a éclaté. Les marchés étaient en émoi. Avec Antoine de Saint-Affrique, nous avons décidé de maintenir le plan, convaincus que c’était la bonne voie : investir dans la science, la R&D et les marques, malgré un contexte mondial incertain. Et nous avons eu raison.
Dans la gouvernance de Danone, quels indicateurs sont les plus suivis ?
L’alimentation ne peut exister sans la nature. Notre survie passe donc par notre engagement dans la lutte contre le changement climatique.
Pour cela, nous investissons pour assurer que notre modèle fonctionne aujourd’hui et demain, avec les agriculteurs et nos partenaires. Depuis l’adoption de la nouvelle stratégie, la durabilité est devenue un élément central et stratégique : elle est intégrée dans tous nos business cases et considérée comme un avantage économique et financier solide. Cela signifie que la finance doit désormais comprendre et intégrer l’ensemble de ces indicateurs extrafinanciers.
"La durabilité est devenue un élément central et stratégique : elle est intégrée dans tous nos business cases."
Quelles sont les prochaines étapes de la stratégie de Danone ?
Le premier chapitre a été de renforcer notre compétitivité. C’est fait. Désormais, notre ambition est de continuer à miser sur la santé par l’alimentation, en investissant à la fois en interne dans la science et en externe à travers des acquisitions ciblées. Parallèlement, nous poursuivons la digitalisation de l’ensemble de nos processus : la recherche, la production, l’approvisionnement, la finance. C’est dans cette optique que nous avons créé l’académie Microsoft Danone, afin de former nos équipes aux nouvelles compétences digitales.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui démarre dans la finance aujourd’hui ?
Je ne pense pas qu’il existe une seule manière de construire une carrière. Mais je donnerais trois conseils. Le premier est de rester curieux : ne pas se limiter aux chiffres, mais comprendre le business, aller sur le terrain, échanger avec les usines, les équipes marketing, les clients. Le deuxième est d’oser : poser des questions, proposer des idées, prendre des initiatives. Enfin, le troisième est de garder du sens : la finance ne se limite pas aux colonnes de chiffres, ce qui compte, c’est l’impact concret sur le réel.
🔎 Parcours
- 1997 : intègre PwC en tant qu’auditeur
- 2000 : rejoint le groupe Danone où il évoluera à des postes différents
- 2011 : devient le CFO de la région EMEA, puis de Evian Volvic, puis de la division eau mondiale
- 2020 : prend le poste de CFO, Chief Financial, Technology and Data Officer
- 2023 : est nommé Deputy CEO & Chief Financial, Technology & Data Officer
Propos recueillis par Béatrice Constans