Depuis 2020, les marchés financiers connaissent une transformation profonde : les retraits de cote se multiplient, souvent au profit du private equity, tandis que les introductions en Bourse (IPO) s’effondrent. Cette dynamique s’accélère, et en 2024, la France a enregistré seulement sept IPO contre 31 sorties de cote, un contraste frappant avec les années précédentes. Dans ce contexte, une question s’impose : quel avenir pour la Bourse face à la montée en puissance du private equity et la marginalisation croissante des small et mid caps ?

Les opérations de retrait de cote sont l’exact inverse des opérations d’introduction en Bourse : l’entreprise candidate procède au rachat de leurs titres aux actionnaires minoritaires et, pour ce faire, se fait financer par des fonds d’investissement privés dits de private equity. Depuis 2020, ces opérations, qualifiées de public to private (P2P) dans le monde anglo-saxon, se multiplient et outrepassent nettement les opérations d’introduction en Bourse. De telle sorte que l’on assiste à une certaine attrition de la place financière parisienne ainsi que des principales places occidentales.

 

"L’alourdissement des contraintes réglementaires et administratives pesant sur les entreprises cotées n’explique pas à lui seul ce mouvement de retrait de la cote"

 

Une dynamique de retrait qui interroge l’attractivité des marchés financiers

L’alourdissement des contraintes réglementaires et administratives pesant sur les entreprises cotées n’explique pas à lui seul ce mouvement de retrait de la cote. Si ce dernier joue un rôle, le principal facteur réside dans le désintérêt croissant des investisseurs pour les petites capitalisations. L’incertitude économique et géopolitique de court et moyen termes incite en effet les investisseurs à rechercher des placements liquides pour lesquels une sortie rapide peut être espérée. L’industrie financière a d’ailleurs accompagné ce mouvement de recherche de la liquidité par la création de nombreux ETF qui offrent aux petits investisseurs des opportunités de diversification tout en leur garantissant des possibilités de sortie. Cette recherche de liquidité a contribué à un écart de valorisation important entre les petites entreprises cotées et leurs homologues plus grandes et plus liquides.

Dans ce contexte, le private equity se présente comme une alternative plus attrayante. Les investisseurs en private equity visent à accompagner les entreprises sur le long terme, en se concentrant sur leur développement et leur rentabilité. Contrairement aux investisseurs boursiers, ces derniers ne sont pas soumis à la pression des résultats trimestriels et peuvent soutenir une entreprise pendant de nombreuses années, jusqu’à une revente à un prix plus élevé.

Cette différence de valorisation, qui est à l’origine des retraits de cote, est sans doute appelée à durer. Tant que les investisseurs boursiers chercheront d’abord à se couvrir, par la revente de leurs titres, de tout aléa de court terme, ils délaisseront, dans cette période un peu incertaine, les petites capitalisations qui seront mieux valorisées hors marché financier par des investisseurs aux perspectives de plus long terme.                                                              

L’impact de cette tendance est multiple. Pour les entreprises, se retirer de la Bourse peut améliorer leur flexibilité stratégique, mais cela implique aussi des choix financiers parfois plus complexes et coûteux. Elles doivent désormais se tourner vers des acteurs privés, ce qui peut restreindre les opportunités de financement et nuire à leur croissance à court terme.

Pour les marchés financiers, l’attrition des cotations entraîne une contraction de l’écosystème boursier, affectant sa liquidité et sa diversité. Cette situation pourrait réduire la compétitivité des places financières, notamment la place parisienne, qui peine à maintenir son rôle de leader en Europe face à des marchés boursiers plus flexibles et attractifs pour les investisseurs internationaux.

 

"La question des sorties de la cote pose nécessairement celle du nombre des IPO en France"

 

Quel avenir pour la Place de Paris ?

La question des sorties de la cote pose nécessairement celle du nombre des IPO en France. Or, celui-ci atteint justement un nouveau point bas en 2024 avec seulement 7 opérations, contre 33 en 2021. Une situation critique pour le financement des petites et moyennes entreprises et l’attractivité de la France de manière plus générale.

La Place de Paris et les pouvoirs publics intensifient pourtant leurs efforts pour inverser cette tendance qui n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années déjà, l’Autorité des marchés financiers (AMF) œuvre pour attirer les investisseurs, simplifier la réglementation et en améliorer sa lisibilité, notamment via des guides pratiques. En parallèle, Euronext redouble d’efforts pour accompagner les candidats à la cotation, notamment en mettant en avant la promotion des entreprises technologiques à croissance rapide à travers son initiative Tech Leaders. Cette initiative vise à attirer les investisseurs internationaux et guider les sociétés tout au long de leur parcours de cotation.

La BPI et la Caisse des dépôts et consignations (CDC) sont également en première ligne pour restaurer l’attractivité des entreprises cotées en Bourse. CDC Croissance, filiale de la CDC, a notamment annoncé récemment le lancement d’un fonds de 500 millions d’euros qui abondera, entre fin 2024 et 2025, dans des fonds de small et mid caps ayant vocation eux-mêmes à investir dans des entreprises françaises à l’occasion d’IPO et d’augmentations de capital.

Sur le plan législatif, le Listing Act, adopté en octobre 2024, marque également un tournant. Il allège les exigences administratives pour les sociétés cotées, notamment par la relève du seuil de prospectus qui est portée à 12 millions d’euros (contre 8 millions auparavant), la dispense de prospectus pour les offres au public avec suppression du DPS, lorsque celles-ci représentent, sur une période de 12 mois, moins de 30 % du capital (contre 20 % auparavant), et il prévoit la possibilité pour un board de fixer plus librement le prix d’émission de certaines offres au public avec suppression du DPS. Parallèlement, la loi de juin 2024 introduit des actions de préférence à droits de vote multiples pour les IPO, bien que leur portée reste limitée par des contraintes strictes, telles que leur incessibilité et leur durée maximale de 10 ans.

C’est également dans cet esprit que la Place de Paris lançait récemment, à l’occasion de la 25e édition de la conférence annuelle d’Euronext, son manifeste pour un meilleur financement des entreprises par les marchés de capitaux avec des propositions concrètes pour favoriser les introductions en Bourse.

Cette mobilisation collective de l’ensemble des acteurs, qui doit être saluée, est nécessaire et doit se poursuivre si nous voulons convaincre les entrepreneurs et investisseurs de renouer avec la Bourse. Au-delà des chiffres, c’est la capacité de la France à rester une place boursière de premier plan qui est en jeu.

 

Sur les auteurs : 

  • Pr Philippe Raimbourg, Doyen honoraire de l’Université Panthéon-Sorbonne, professeur affilié à ESCP
  • Olivier Grivillers, associé, Crowe HAF et expert en évaluation
  • Olivier Huyghues-Despointes, Avocat associé, Darrois Villey Maillot Brochier
  • Marc Antao, Managing Director, ODDO BHF